Chronique – Nettle and Bone, Comment tuer un prince, T. Kingfisher

Il y a des livres qui ont des trajectoires impressionnantes, comme Nettle and Bone : prix Hugo en 2023, traduction en langue française dès 2024, puis passage au format poche en 2025. Il s’agit donc d’un texte dont on parle régulièrement depuis maintenant deux ans, avec un bouche à oreille souvent positif.

La couverture, le sous-titre et la quatrième de couverture étaient autant d’arguments pour que je franchisse moi-même le pas avec enthousiasme. Pour subvertir le conte de fée, l’autrice reprend la recette de marraine éprouvée : un contexte médiéval, de la magie, et un schéma narratif linéaire.

Le conte de fées est un genre littéraire – et oral – qui a traversé les périodes successives, du Moyen-Âge à l’époque contemporaine, sédimentant croyances païennes et chrétiennes, images d’Épinal et représentations politiques ou sociales. Ces récits – on se concentrera ici sur ceux d’origine européenne – ont un certain nombre de tropes : un contexte plutôt rural, la présence d’une magie effrayante et dangereuse, des protagonistes parfois d’origine noble… Vous (re)connaissez tous ces éléments : la fée ou la sorcière, la cabane et le château, la forêt ou le marécage, le prince et la princesse, ainsi que l’inévitable activité de couture. Sous les plumes des Perrault, Grimm ou Andersen, nous avons la mémoire de ces récits contenant une morale, destinés davantage à un jeune public, puis devenus films d’animation sous la houlette Disney, et servant de nos jours à vendre baguettes, diadèmes et robes roses – parfois bleues. T. Kingfisher reprend ces éléments avec un petit royaume portuaire pris entre le marteau et l’enclume, où la princesse n’est qu’une monnaie d’échange dans le cadre d’accords politiques. Comme nous ne sommes pas dans une Dark Romance cynique et toxique, point de syndrome de Stockholm ici : le prince, roi tyrannique en devenir, est le symbole du patriarcat et de la violence domestique qui l’accompagne. Lui aussi a des « goûts particuliers », mais l’autrice n’essaie pas de nous faire croire que le viol c’est sympa.

« Par ailleurs, le couvent lui plaisait. La maison de Notre-Dames-des-Passereaux était calme et ennuyeuse, et pour une fois ce qu’on attendait de Marra était limpide et non pas voilé derrière des termes diplomatiques. Elle n’était pas vraiment une novice, mais elle jardinait avec les autres, tricotait des bandages et des linceuls. Elle aimait le tricot, les tissus et les fibres. Pendant que ses mains s’activaient, elle était libre de penser à tout ce qu’elle voulait sans que quiconque s’en soucie. Si elle disait une bêtise, cela n’avait de conséquences que pour elle, et pas pour toute la famille royale. Lorsqu’elle fermait la porte de sa chambre, celle-ci restait close. Dans le palais royal, les portes s’ouvraient sans cesse, des domestiques allaient et venaient, des nourrices, des dames d’honneur. Les princesses étaient des biens publics. »

Ici, ce n’est donc point « un jour mon prince viendra » mais bien une quête pour se débarrasser dudit prince, dont le statut social et la position géopolitique le mettent à l’abri de tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à la justice. L’autrice subvertit donc le cliché du prince comme compagnon idéal pour dénoncer le patriarcat qui place l’homme au sommet de toutes les hiérarchies, du foyer à la tête de l’État. Elle convoque alors un autre cliché de conte de fée : la pièce à deux faces que sont la fée marraine et la sorcière, qu’elle retourne également. La sorcière n’est ici pas la figure fabriquée par l’Église patriarcale, une créature qui vivrait aux marges, détentrice d’un savoir dangereux et corrupteur, aux mœurs dissolus ; dans Nettle and Bone, elle est certes marginale, mais car assignée à ce mode de vie, son savoir est craint car il est en réalité source d’une potentielle émancipation – quant à ses mœurs, ils reposent sur ceux de la liberté du choix. La magie elle-même est décrite sous un prisme plus neutre : c’est une science comme une autre finalement, et c’est davantage l’usage qui en est fait qui compte. Le personnage de Chien d’os, chien squelette animé par la nécromancie, est à la fois un ressort comique – réussi – et la démonstration que les certitudes et représentations doivent être questionnées. De toute façon, pour tuer un prince, il faut des moyens non conventionnels : le système biaise le rapport de force.

« Le Danseur de Dent ressemblait à une cigogne ou à un héron, avec un long bec et un cou incurvé et mobile. Il portait un costume noir en lambeaux, des plumes saillaient de tous les trous, mais ses mains étaient humaines, elles. Lorsqu’il tourna la tête, elle vit la moitié du visage d’un homme sous le bec, comme s’il s’agissait d’un simple masque, alors que ses yeux étaient bel et bien ceux d’un héron, de la couleur des pièces de monnaie qui viennent d’être frappées, et écartés du bec comme ceux d’un oiseau. »

Le roman prend donc la forme d’un récit initiatique, d’une quête. Face aux obstacles qui l’attendent, quasiment insurmontables, Marra doit d’abord éprouver sa motivation : quitter une vie devenue finalement relativement paisible au couvent – autre cliché retourné – et se mettre en danger, ainsi que sa famille car l’épée de Damoclès des représailles ne plane gère haut. De là, elle devra apprendre et surtout tisser des alliances : une sorcière (et sa poule possédée par un démon), une marraine, un chien squelette, un héros déchu mais honorable… Chaque rencontre s’inscrit dans un schéma narratif limpide, propre au genre du conte, avec l’enchainement de péripéties jusqu’au « boss final ». C’est ici que je ferai le plus important reproche au texte : cet aspect linéaire et la plume simple ne m’ont pas dérangé mais j’ai trouvé finalement Marra trop spectatrice de sa propre histoire, car ce sont finalement tous les seconds rôles qui font le boulot, où chaque péripétie est l’occasion de sortir un élément du passé – et donc un talent utile – du chapeau. T. Kingfisher, en voulant faire de son héroïne quelqu’un qui n’est pas prédestiné, qui découvre finalement l’intrigue en même temps que le lecteur ou la lectrice, n’outille pas suffisamment son personnage principal, au risque de le rendre plus terne que tous les seconds rôles.

Nettle and Bonne est un conte de fée, qui en suit le déroulé pour mieux les questionner. Salutaire.

Vous aimerez si vous aussi, vous avez déjà eu envie de tuer le prince.

Les

  • Passe après Mécomptes de Fées de Sir Pratchett
  • Une héroïne parfois fade

Les +

  • Souvent drôle
  • De beaux personnages secondaires
  • Nécessaire

Extraits choisis de Nettle and Bone sur la blogosphère : trop survolé chez Tachan, un excellent divertissement (et dans son top annuel) chez Somtimes a book.

Résumé éditeur

La jeune et timide Marra, dernière fille d’un souverain au royaume convoité, assiste impuissante aux mariages de ses deux sœurs avec le prince Vorling. Car, après la mort mystérieuse de l’aînée, la cadette a dû la remplacer pour tenter de donner enfin un héritier au triste sire. Quand Marra découvre l’ampleur de la cruauté du prince, elle ne peut demeurer simple spectatrice  : si elle veut sauver sa sœur et empêcher le sort funeste qui l’attend elle aussi, il faut tuer Vorling. Pour mener à bien son plan, il lui faudra recruter une sorcière capable de parler aux morts et sa poule possédée par un démon, un honorable chevalier en disgrâce et une fée marraine particulièrement douée pour les malédictions.

Nettle and Bone, Comment tuer un prince de T. Kingfisher, chez Le livre de poche (2025, première édition cher Verso en 2024, VO de 2022), traduction de Nicolas Ancion et Axelle Demoulin, couverture de Natasha MacKenzie, 384 pages.

Prix Hugo 2023 (meilleur roman)

Un commentaire sur “Chronique – Nettle and Bone, Comment tuer un prince, T. Kingfisher

Ajouter un commentaire

  1. J’ai l’impression que le divertissement a bien plus fonctionné sur toi que sur moi, tant mieux !
    J’avoue de toute façon j’ai du mal avec tout ce qui est littérature comique ou humoristique.
    Merci pour le lien ^-^

    J’aime

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑