Chronique – Cuirassés, Adrian Tchaikovsky

Avec Cuirassés, c’est la troisième fois que l’auteur britannique est édité dans la collection de novellas Une heure Lumière. Il appartient à mon panthéon personnel des auteurs de SF, avec des textes caractéristiques mais toujours différents, avec sa prose acérée, tout particulièrement ici.

C’est dire si j’attendais ce texte avec impatience, toujours fasciné par les robots et les méchas – on ne se refait pas – ainsi que la promesse formulée par la quatrième de couverture. J’imaginais quelque chose lorgnant vers Le vieil homme et la guerre de Scalzi, mais avec un texte peut-être plus réaliste, n’étant pas un SpaceOp. Et en effet, Tchaikovsky s’inspire de l’Histoire pour son texte et nous propose un contexte géopolitique tendu, qui rappelle la Guerre Froide, et où la distinction entre les forces en présence devient extrêmement floue, tout en multipliant les références à l’histoire de la SF.

Parmi toutes les méthodes héritées de ma formation en histoire et qui se sont ancrées, il y a l’indispensable remise en contexte du « document ». Celle-ci peut – doit ? – tout à fait s’appliquer à l’analyse d’un texte appartenant aux genres de l’imaginaire, et peut-être encore davantage quand il s’agit de Science-Fiction : la fiction prend racine dans le contexte qui est celui de l’auteur ou de l’autrice. Aussi, même si je n’ai pas la date exacte où Cuirassés a germé dans l’esprit d’Adrian Tchaikovsky – humblement, je concède ne pas savoir du tout ce qu’il a à l’esprit – je me permet d’émettre l’hypothèse qu’en 2016, il avait en tête le brexit, ainsi que la nouvelle géopolitique qui se dessinait dans le monde (annexion de la Crimée, candidature de Trump…). Même si l’idée n’est pas neuve, la novella reprend le postulat d’une nouvelle guerre européenne, et donc probablement mondiale ou à minima atlantique, dans quelques années ou décennies. Du côté contexte des sciences, l’auteur britannique extrapole à partir des usages et outils actuels : des armes conventionnelles plus meurtrières, des armes non conventionnelles plus meurtriers, des drones plus meurtriers – mais aussi plus efficaces en terme de collecte d’informations. L’équilibre de la Terreur ne tient plus dans une Europe du Nord qui a osé se tourner vers le socialisme – là, l’auteur a peut-être le nez moins creux -, affront suprême aux yeux outre atlantiques, qui ne peuvent laisser une telle hérésie idéologique prospérer – davantage ici – et utilisent la tête de pont d’un territoire britannique, qui a achevé sa mue en colonie étatsunienne. Pardon, en nouvel Etat fédéré.

« Cette grande gueule de Sturgeon nous bassinait aussi avec ça. Évidemment. À l’en croire, il n’avait pas fallu plus de vingt ans après leur vote en faveur des indépendantistes et leur séparation de l’Europe pour que les mêmes politiciens nous revendent tout l’ensemble. L’Angleterre n’était plus capable de rester autonome, drapée dans l’Union Jack, comme autrefois, mais peu importait : ses nouveaux dirigeants s’étaient déjà trouvé une place au conseil d’administration d’une dizaine de boîtes américaines et s’en étaient donc bien sortis. Bref, l’Angleterre, avait intégré les Etats-Unis et, d’après les médias, tout le monde s’en réjouissait.
Des années plus tard, le pays nous servait de marchepied pour mener le combat en Europe, depuis la découverte de ce que Sturgeon qualifiait de différences idéologiques inconciliables avec certains gouvernement de la zone
. »

Tchaikovsky dépeint une guerre peut-être plus sale, ou plus cynique, que celles d’aujourd’hui, si c’est possible, de part notamment la multiplicité et la multiplication des acteurs et des enjeux qui en découlent. Il y a bien sûr les armées régulières de chaque camp, chacune ayant ses propres alliés et troupes aux missions diverses et variées. S’ajoutent ensuite à ces joyeuses troupes ceux qui inspirent le nom du récit : les Héritiers, cuirassés dans leurs armures indestructibles et qui cumulent une force de frappe équivalente à celle d’un bataillon, d’une escadrille d’hélicoptères, ou de n’importe quel gros regroupements de bidules qui font « piou » – ou « zap », « froutch », ne soyons pas sectaires, tout ce qui tue est bon à prendre. Leur statut est ambivalent ; appartenant à l’élite – mot qui n’est pas mélioratif ici – économique et donc politique, ils ont remplacé l’aristocratie tout en en reprenant la substantifique moelle bleue : arrogance, le sentiment chevillé au corps d’être méritant et d’avoir un destin, et l’inconséquence de petits cons qui ne rendent jamais de compte pour leurs actes et que l’on viendra tirer d’un guêpier. Ajoutons encore les partisans qui ont pris les armes, les compagnies de mercenaires qui estompent la ligne entre acteurs publics et privés, les expériences biologiques qui ont mal tourné… et vous obtenez un joli chaos, où les lignes de front deviennent des zones dégradées et où la trahison guette à chaque instant. Le projet néo-libéral se supplée aux idéologies nationalistes, voire les a mêmes digérées. De l’État, ne reste finalement plus que le territoire, support des affrontements et ressources à siphonner.

« Les tirs de barrage sur le Jodorowsky ont aussitôt retourné la situation. Les armes intégrées à ces belles cuirasses brillantes ont traversé les leurres lancés par l’hélicoptère et provoqué une série d’explosions sur la coque ennemie. Lorsque le Jodorowsky a répliqué, les Héritiers ont un instant disparu sous le feu et les éclats d’obus – pour bientôt réapparaitre, deux d’entre eux toujours debout ; le troisième se relevant. Je m’attendais presque à ce qu’il frotte sont châssis de métal comme on dépoussière un smoking.
Les soldats autour n’avaient pas eu autant de chance, évidemment. Triste. »

Cuirassés est un texte jubilatoire, et pas seulement à cause de l’action débridée. J’éviterai de trop spoiler, mais je qualifierais l’auteur davantage d’ironique que de cynique, et l’attachement à la petite troupe dont il narre les péripéties est évident. Ainsi, sans tomber dans un optimisme béat ou une morale enfantine, certains antagonistes devront faire face aux conséquences de leurs actes. Surtout, Tchaikovsky parsème son texte de références à la science-fiction. Il y a évidemment toutes les notions du mégatexte, ce langage commun avec les auteurs et autrices du genre, plus particulièrement celles de la SF militaire, en lorgnant vers le cyberpunk. L’arsenal employé, des méchas aux grands échassiers tripodes feront écho chez le vétéran biberonné aux classique. Il y a aussi les noms propres : le personnage de Sturgeon, véritable mémoire vivante et conscience de gauche, en passant par celui des véhicules, la double référence à Mary Shelley – consœur britannique dont il n’est jamais inutile de rappeler qu’elle une figure fondatrice de la SF – ou encore le surnom dont sont affublés certaines expériences peut-être pas si ratées que ça (hop, un soupçon de body horror). Histoire de la SF donc, mais aussi histoire tout court, comme le rappelle le contexte ; en VO, le titre est Ironclads, navires de guerres blindés, et à vapeur lors de la première industrialisation – « vite, utilisons cette innovation pour fabriquer des armes ! » – la boucle est bouclée.

Avec Cuirassés Adrian Tchaikovsky emprunte aux codes de la SF militaire pour mieux la subvertir, par sa maitrise de l’ironie grotesque et charnelle. Apocalypse now… avec des méchas.

Vous aimerez si les méchas, les easter eggs et une belle dose d’ironie.

Les

  • Un début un peu poussif
  • Quelques Deus ex machina…
  • … alimentés par le syndrome du personnage secondaire

Les +

  • De l’action !
  • Des méchas !!
  • Le twist final !!!

Extraits choisis de Cuirassés sur la blogosphère : jouissif pour le Lutin, sans temps morts pour le Nocher.

Résumé éditeur

Futur proche. Angleterre, nouvel État de l’Union nord-américaine. 
Les Héritiers n’ont aucune limite.
Les Héritiers ne meurent pas.
Les Héritiers ne disparaissent pas.
Enfin, sur le papier. Parce qu’il y en a précisément un qui manque à l’appel — l’un de ces fils de riches planqués dans leurs armures intelligentes prétendument indestructibles. Et volatilisé derrière la ligne de front, qui plus est, dans les Territoires du Nord, en plein cœur d’une Suède socialiste à feu et à sang. Or, ça, c’est le problème du sergent Ted Regan et de son escouade de petits malins, à qui l’on confie la lourde charge d’aller récupérer le nanti — ou ce qu’il en reste. Quitte à se frotter aux horreurs tapies de l’autre côté de la frontière finlandaise…

Cuirassés d‘Adrian Tchaikovsky, aux éditions Le Bélial’ (2025, VO de 2016), couverture d’Aurélien Police, traduction de Laurent Queyssi, 160 pages.

9 commentaires sur “Chronique – Cuirassés, Adrian Tchaikovsky

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  1. Déjà de base je suis fan de Tchakovski pour ses romans, j’avoue que le côté cynique et encore plus sombre que nos guerres actuelles dans cette sf militaire à l’action très présente me donne furieusement envie. Là je vais peut-être le mettre en haut de ma pal de la semaine !

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  2. C’est agréable de te voir enchanté par cette novella. J’aime également beaucoup Tchaïvosky, je suis d’ailleurs en train de lire un de ses romans.

    Oui, tout à fait, j’ai trouvé le ton ironique et assez précis dans son regard sur l’état de ce monde-là, assez semblable au notre dans la considération des élites pour leur peuple.

    Aimé par 1 personne

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