J’ai pris la décision il y a quelques temps de n’entamer la lecture d’un cycle qu’une fois celui-ci terminé ; je n’apprécie guère quand les suites ne sont finalement pas éditées, et ma mémoire n’est plus ce qu’elle était. J’évite également ainsi le phénomène de hype lié à un début parfois tonitruant, puis un prolongement plus médiocre, voire pire. Le cycle publié intégralement, cela me permet aussi de rapprocher les lectures, sans aller jusqu’au binge reading mais en lisant une série puis d’enchainer une autre. Voici l’état d’esprit qui était le mien.
La Tour de garde m’a réconcilié – durablement – avec ces grandes fresques, que j’ai aimé savourer au rythme d’un tome par mois. Durant un semestre complet, les personnages des capitales du Sud et du Nord m’ont accompagné, et je les ai quittés avec énormément de tristesse ; vous l’avez donc deviné, je vais ajouter mes louanges à ce qui est déjà un véritable succès, tant critique que commercial.
Même s’il s’agit de deux trilogies, je garderai la structure habituelle de cette rubrique du blog : une présentation générale du cycle et de ses thèmes, l’articulation des tomes – avec les options de lectures permises ici – et, en guise de conclusion, l’intérêt général en tant que cycle.

La Tour de garde se déroule dans un univers de Low Fantasy qui ressemble fortement à la Renaissance. L’humanité s’enracine sur un continent organisé autour de deux vastes métropoles, Gémina et Dehaven, respectivement capitales du Sud et du Nord. Il s’agit du premier tour de force de l’autrice et de l’auteur, en réussissant à donner à ces deux villes des identités fortes, marquantes, entre organisations politiques, passés et pratiques culturelles différentes. On reconnait certes les inspirations que pourraient être Gênes ou Venise, Copenhague ou Amsterdam, mais ce ne sont pas de simples copiés collés, et les cartes en introduction de chaque tome – félicitations à Daria Gatti – nous plongent immédiatement dans l’ambiance. Les deux cités sont rivales, et leurs habitants persuadés d’avoir un modèle supérieur en tout, de détenir une vérité, mais les liens existent ainsi que la conscience d’un nécessaire équilibre. Le monde ne se limite pas à ces territoire car les développements de la Marine, les besoins en débouchés commerciaux et de jeunes élites aventureuses ont débouché sur le fatal processus de colonisation. Je vous laisse admirer les couvertures et la fresque qu’elles forment pour vous plonger dans l’ambiance ; les éditions Le livre de poche ont eu la judicieuse idée de conserver celles de l’éditeur d’origine, Les forges de Vulcain. Avec un tel décor, les possibilités d’intrigues et les thèmes sont riches : bouleversements politiques internes liés à des systèmes peut-être trop anciens et les complots qui en découlent, le statuquo et ses limites entre Dehaven et Gemina, le retour de magies anciennes qui s’étaient recroquevillées à l’état de légendes… Intrigues incarnées avec brio par une superbe galerie de personnages, jeunes gens talentueux, tiraillés entre passé et avenir, et qui se débattent pour garder le contrôle de leurs vies.

La Tour de garde est une double trilogie, qui peut par conséquent se lire de plusieurs manières. Pour profiter au mieux, je me suis un peu renseigné préalablement auprès de mes blogopotes pour identifier la manière la plus adaptée. Le conseil qui m’a été donné a été de commencer par Le sang de la cité, premier tome de capitale de Sud, puis d’enchainer avec Citoyens de demain, cette fois premier tome de capitale de Nord, puis de prolonger en alternant les deux trilogies (en récap : CS1, CN1, CS2, CN2, CS3, CN3). L’intérêt de cette méthode est d’être au plus près de la chronologie, ce qui me parait vraiment important pour les deux derniers volumes. Mais elle a pour effet d’induire un sentiment de redite entre Les contes suspendus et L’armée fantoche, une partie des évènements étant répétés deux fois, mais avec des points de vue différents. Elle peut également faire perdre un peu de vue l’intrigue de chaque trilogie, qui sont quand même assez denses, avec de nombreux personnages, sans parler d’un effet comparaison – j’ai une petite préférence pour Capitale du Sud. Il n’est pas exclu que je relise les trilogies un jour, mais sans alterner cette fois, pour varier les plaisirs. Concernant les structures, ce sont des trilogies assez classiques. Des premiers volumes qui posent le contexte, les personnages, et qui se terminent véritablement en apothéose, avec de sacrées surprises – c’est encore plus vrai pour les romans de Claire Duvivier, dont je qualifierais le rythme d’exponentiel. Des tomes centraux qui font davantage office de transition, avec des personnages qui font face à des obstacles qui paraissent insurmontables. Puis des tomes finaux qui nous livrent toutes les réponses – c’est important pour moi – et qui donnent une cohérence d’ensemble à cette fresque, dont l’écriture à 4 mains n’est pas que pour faire joli. Je pense qu’on peut ne lire qu’une seule des deux trilogies, mais certains passages paraitront obscurs quand les personnages se rencontrent et approfondissent l’aspect partagé de l’univers. Enfin, les tomes 1 ne se suffisent pas à eux-mêmes : si vous aimez, c’est tout ou rien ; et si vous n’aimez pas, n’insistez pas, le niveau est constant.

Si l’univers s’inspire librement de l’Europe, il s’éloigne néanmoins des tropes classiques de la Fantasy, qu’elle soit médiévale, héroïque, high, sorceryesque… et où la violence semble être une toile de fond permanente – je rappelle que l’historio a battu en brèche l’idée de « dark ages » depuis longtemps. C’était aussi le cas en France, avec une palanquée d’auteurs biberonnés au Jeu de Rôle – je plaide coupable, je suis roliste aussi – qui peuplent leurs univers de héros badass, aux allures de Gary Sue : oui, ils sont beaux – pardon, ils sont « ténébreux » – , forts et intelligents. Ici, désolé, vous n’apprendrez pas le champ lexical des armes et pièces d’armures, vous n’aurez pas davantage de personnages féminins « à la beauté surnaturelle », ou de grimoires « kikili kilé modi mé kilé fort ! ». Claire Duvivier et Guillaume Chamnadjian reprennent les débats qui étaient ceux de l’époque, avec la question de l’éducation – entre conservatisme de minorité -, de l’organisation d’un système politique – une utopie ? -, en passant par la cuisine. L’ombre d’un Rabelais ou d’un Machiavel plane parfois. Ils construisent intrigue et univers à la manière d’une partie de la Tour de Garde, successivement architectes et jardiniers – je vous laisse vérifier cette référence -, avec une très grande rigueur. L’idée de ce jeu est formidable, et elle s’épaissit au fil de tomes – la gestion du personnage de Casimux est d’ailleurs mon seul vrai regret de l’ensemble – devenant régulièrement un moteur de l’action des personnages et une parabole de l’univers. Ce n’est pas qu’un artifice, mais bien une idée centrale qui donne aux cycles les allures d’une mise en abyme et qui en permet également la clôture. Une réussite totale.
La Tour de garde est un cycle subtil, qui plonge avec délice la lectrice ou le lecteur dans une foule de personnages : émotions, sens, intrigues… tout y est. Et une fois n’est pas coutume, je vous informe que l’éditeur grand format, Les Forges de Vulcain, vient d’éditer deux sublimes intégrales, et que c’est bientôt Noël ! (Le sud, et le Nord)
Vous aimerez si vous aimez une jolie fantasy, travaillée, et une expérience littéraire hors norme.
Les –
- Un – léger – syndrome du tome 2
Les +
- La liste des protagonistes et le résumé des volumes précédents en début de chaque tome (les autres éditeurs, prenez en de la graine !)
- De très beaux personnages, nombreux, mais que l’on retrouve toujours avec un grand plaisir
- La tour de garde, la Tour de garde, la Tour de Garde.
Résumé éditeur des premiers tomes :
Enfermée derrière deux murailles immenses, la cité est une mégalopole surpeuplée, constituée de multiples duchés. Commis d’épicerie sur le port, Nox est lié depuis son enfance à la maison de la Caouane, la tortue de mer. Il partage son temps entre livraisons de vins prestigieux et sessions de poésie avec ses amis. Après un coup d’éclat, il hérite d’un livre de poésie qui raconte l’origine de la cité. Très vite, Nox se rend compte que le texte fait écho à sa propre histoire. Malgré lui, il se retrouve emporté dans des enjeux politiques qui le dépassent, et confronté à la part sombre de sa ville, une cité-miroir peuplée de monstres.
Amalia Van Esqwill est une jeune aristocrate de Dehaven issue d’une puissante famille progressiste. Dans le but de moderniser la ville et d’en chasser les dernières traces d’obscurantisme, ses parents lui ont offert, ainsi qu’à d’autres enfants de la citadelle, une instruction fondée sur les sciences et les humanités. Mais un jour, Amalia découvre que son fiancé a retrouvé la trace d’un ancien rituel magique, et qu’il est bien décidé à le reproduire.
Alors que la tension accumulée dans les faubourgs explose et qu’une guerre semble prête à éclater dans les colonies d’outre-mer, la magie refait son apparition dans la ville si rationnelle de Dehaven. Et malgré toute son éducation, Amalia ne pourra pas empêcher le sort de s’abattre sur ceux qui lui sont chers.
Le Cycle de la Tour du garde : Capitale du Sud (Le sang de la cité, Trois Lucioles, Les contes suspendus) de Guillaume Chamanadjian & Capitale du Nord (Citadins de demain, Mort aux geais, L’armée fantoche) de Claire Duvivier, illustrations des couverture d’Elena Vieillard, aux éditions Le livre de poche (2022 à 2025, premières éditions Aux forges de Vulcain).
Prix Imaginales

Je suis comme toi maintenant, j’aime bien pouvoir lire les cycles à la suite. Mais c’est dur d’attendre…
Ici, nous sommes face à une saga qui a été passionnante alors que pourtant, elle part sur des bases assez classiques. Les auteurs ont vraiment en su transcender cela et apporter leur propre pierre à l’édifice. Je suis curieuse maintenant de les lire dans d’autres textes.
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Un Long voyage avec déjà été un coup de cœur. J’attends la sortie poche d’Une valse pour les grotesques 😅
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Les 2 sont dans ma pal. Y a plus qu’à comme on dit ^^
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Un peu moins aimé Une valse pour les grotesques, mais c’est tout de même un très bon bouquin à mon avis.
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La meilleure série de ces dernières années !
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Splendide !
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J’aurais pu m’épargner la rédaction d’une trop longue chronique. Tu as raison, tout tient dans ce mot !
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Ah non, c’eut été dommage : ta chronique est passionnante à lire. En plus, elle m’a fait voyager à nouveau dans cette double trilogie qui m’a tant fait rêver.
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C’est gentil ça !
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Cette saga fait partie de celles que je dois absolument lire !Il faut seulement que je m’y mette 😁
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Je ne peux qu’être d’accord 😁
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Une saga que j’ai adoré avec également une préférence pour Capitale du Sud.
A croire que les années qui passent causent les mêmes symptômes chez nombre d’entre nous, j’ai de plus en plus de mal aussi à me replonger dans la suite d’une saga plusieurs mois après (la mémoire….), d’où mon choix également d’attendre que la saga soit achevée pour la débuter.
Étrangement les lectures de ma jeunesse sont toujours bien présents dans ma tête, je pense à Dune ou aux Seigneurs des Anneaux pour ne citer qu’eux, comme quoi cela reste plus simple de ce rappeler un passé beaucoup plus ancien que récent…qu’en je dis la mémoire….
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Solidaire 🤣
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Je découvre grâce à toi l’existence des intégrales alors que j’ai bouclé ma wish list livresque pour Noël. Il va donc me falloir les ajouter.
Merci également pour la piqûre de rappel pour de cette série que j’ai beaucoup vu passer, j’ai noté mais quelque peu oubliée.
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Avec plaisir 🙂
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J’ai passé un très bon moment avec ce cycle aussi, c’est vraiment une belle œuvre à 4 mains
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Oui. Et je pense – j’espère ? – qu’elle se fera une place sur le long terme dans la fantasy française
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