Il y a des récits qui ont intégralement pénétré la culture populaire, qui font écho même chez celles et ceux qui n’étaient pas encore de ce monde, ou qui n’en ont guère vu plus que quelques images aperçues au détour d’un réseau social. Mad Max est de ceux-ci et a inspiré au-delà des deux océans étatsuniens : Fist of the North Star au Japon pour n’en citer qu’un, et est de nouveau à la mode depuis le développement de la franchise.
Code Ardant n’est pas la première œuvre hexagonale à s’inscrire dans les marques de pneu du film de 1979 et en reprend largement les codes – avec ses qualités et défauts – en mettant en scène une bande de doux dingues qui se démènent dans un monde où finalement rien ne change, ou presque.
Marge Nantel donne d’abord vie à une petite troupe de convoyeurs, taxis ou routiers de l’extrême d’un monde débranché et qui a manqué de peu de s’écrouler totalement. Dès le début du récit, le ton est donné quand on apprend que les datacenters ont été mis HS, on ne sait pas trop par qui, on ne sait pas trop comment, ni même si c’est un acte délibéré de sabotage. Peu de victimes directes, mais la goutte d’eau dans un monde de quelques décennies notre futur, et déjà bien amoché par les effets de l’anthropocène : dérèglement climatique, raréfaction des ressources…. on commence à connaitre la musique. L’humanité s’est retranchée dans les villes, qui se sont bunkerisées, jusqu’à devenir des cités États vaguement unies sous l’autorité de gouvernements centraux, rendus bien plus lointains par l’absence de satellites et donc de messages à longues distances. De fait, la communication s’organise à l’ancienne, avec la bonne vieille radio, mais surtout en chair et en os. La mécanique reste finalement du bricolage acceptant peu ou prou des moyens sommaires et du système D, l’absence d’hydrocarbures étant quant à elle compensée par des batteries solaires – dont la performance m’a tout de même laissé un brin songeur. On retrouve ainsi le trope du véhicule, et de ses conducteurs un peu – beaucoup – cinglés, qui associe utilité et liberté. Born to wild pour la musique.
« Je me laisse bercer par les cahots. Ils ont bien décrassé la jeep et les motos, j’entends plus rien couiner quand les bécanes passent sur les racines. Je me renfonce dans ma veste de chanvre huilée neuve avec un sourire. Mes orteils sont à l’aise dans leurs godasses neuves à semelles de caoutchouc. Et le jean est doux même s’il est raide, tout neuf aussi, ça fait du bien après ma vieille toile qui tenait debout de crasse. J’ai été gâté comme par permis. Et luxe ultime des Donjons, ils ont des coins où ils lavent le linge, un truc à la vapeur, le sèchent dans la foulée et ils le font au prix de gros. Le temps qu’on s’étuve, on avait des nippes brillantes comme le jour. La grande classe. Même mon vieux matos est plus clean que quand je l’ai échangé aux recycleries. »
Les cinglés en question sont les héros de cette histoire menée tambour battant. L’autrice fait le choix d’un récit à la première personne, dont l’un des narrateurs est Sioux, médecin formé « sur le tas » et sniper quand il faut, et il faut souvent. Le roman commence in media res avec une scène de baston qui permet de présenter notre A-Team, les surnoms et caractères de chacun ; ce début a été un peu laborieux, car entre l’argot de Sioux et une galerie de personnages assez dense, j’ai eu du mal à visualiser qui faisait quoi, qui était qui. L’autre narrateur est Endah, un Ardant – et plus grande originalité du texte – en réalité esclave (y compris sexuel) et espion surentrainé ; concrètement, il est codé comme un ordinateur, à base de drogues adossées à un lavage de cerveau à grands renforts de torture. Relatant les évènements avec un point de vue quasiment externe et suivant des consignes formalisées, son récit m’a aussi posé des difficultés sur ces premières pages, d’autant plus qu’il est impliqué dans un complot aux multiples ramifications et protagonistes. Passés les premiers chapitres, j’ai fini par cerner les différents personnages et saisir leurs personnalités et motivations. Tous ont des traumas divers et variés, des passés parfois sombres, et forment une belle communauté ou chacun épaule l’autre, avec une affection sincère et même davantage. On s’attache à eux, on tremble aussi, mais assez peu finalement car Marge Nantel a clairement ses chouchous, d’autant plus qu’ils sont quand même trop forts pour être totalement crédible. Mention spéciale à Souris, qui en devient horripilant d’excès de compétence et de représentation permanente.
« Lentement, Endah inspire et plonge toute attention dans l’absorption du repas. Code standard permanent en dehors du service : veiller à l’entretien du Bien. La nourriture est moins équilibrée que celle du Donjon. Il n’y a jamais de fruits, même s’il a consommé des légumes en purée quand la fièvre était au plus haut. La ration journalière se compose de viande séchée et de légumineuses. Et le pain est dur.
Madame Louise donnait des instructions très précises sur la nourriture. Procédure N, nutrition. Endah devait rapporter tout aliment consommé avec les visiteurs. Selon le rapport, il n’avait pas toujours la même chose à ingérer. Mais ici, tout le monde mange pareil. Et Sioux n’est pas là pour dire les quantités, alors qu’il est le soigneur en plus du Maître.
Endah mange lentement, avec l’espoir que Sioux va bientôt revenir ou Charlotte Massue, qui aide… ou Joli Souris, qui donne à Endah l’envie étrange de sourire quand il parle. »
J’ai aimé suivre les péripéties de cette petite bande, véritable famille choisie, comme si former une petite communauté soudée était la seule solution dans ce monde post-apo. L’arrivée d’Endah bouleverse ce petit équilibre : il est une menace par sa programmation, mais aussi un individu que l’on pourrait sauver même si tout le monde pense que c’est impossible. Car le protocole infligé est inhumain, prenant ses racines dans un monde où la science avait continué d’avancer – je n’ose dire « progresser » -, libérée de tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l’éthique ou de la morale, avec deux objectifs qui semblent être finalement les seules permanences de notre espèce : le sexe et la guerre. Endah est un esclave, quelque part entre celle ou celui du harem et le janissaire élevé pour la guerre, considéré comme un « Bien », au point qu’il est incapable de parler de lui-même à la première personne. Bien sûr, de telles pratiques nécessitent des moyens importants, et donc des clients. À ce titre, Code Ardant ne nous promet pas une utopie car le monde esquissé est encore plus inégalitaire, avec quelques privilégiés qui vivent retranchés dans les donjons, bien à l’abri et avec ce qui ressemble au confort moderne, mais dont les seules préoccupations semblent le concours habituel de qui a la plus grosse, et comment le prouver.
Code ardant est un post apo qui m’a rappelé parfois l’Antiquité, avec cette illustration représentant une Acropole, des personnages aux épithètes homériques, et des fusillades à moto – et ça, ça compte !
Vous aimerez si un Mad Max à la française vous tente.
Les –
- Un brin répétitif
- Des personnages qui flirtent avec les Mary/Gary Sue
- Le syndrome de la téléportation
Les +
- Beaucoup d’action
- C’est beau cette adelphité !
- Endah, tellement attachant !
Extraits choisis de Code Ardant sur la blogosphère : un bon bouquin pour Vincent, immersif chez Fantasy à la carte.
Résumé éditeur
La civilisation s’est effondrée. La technologie est réduite à des vestiges jalousement gardés dans des villes-forteresses, remparts contre le chaos extérieur. Lorsque celle d’Albi est réduite en cendres, elle laisse un unique survivant : Endah, un Ardant. Un être programmé pour exécuter les ordres sans les discuter, incapable de désirer autre chose que l’accomplissement de sa mission : trouver le Prieur.
Recueilli par un groupe intrépide de convoyeurs, il se retrouve embarqué dans une course effrénée avec, à leurs trousses, des ennemis implacables, prêts à tout pour s’emparer du secret qu’il porte.
Code Ardant de Marge Nantel, aux éditions FolioSF (2025, première édition en grand format chez Mnémos), couverture de Vincent Laïk, 640 pages.

Je ne suis pas certaine que ce soit pour moi, par contre, les personnages semblent avoir une identité forte ! Je me demande si vu l’action bien présente, ce n’est pas le genre d’histoire que je préfèrerais voir à l’écran.
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Oui, très forte, au risque de la caricature même. À l’écran ça serait chouette, ou même en BD d’ailleurs !
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tu me tenterais presque. Mais je vais rester sur mes achats derniers et les lire surtout!!!
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Quand la PAL est déjà haute, autant se concentrer sur les titres qui nous font vraiment de l’œil 🙂
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Toujours pas lu. Malgré tes réserves, je le garde quand même en tête, d’autant que j’ai plutôt apprécié son texte précédent republié chez Mnémos, Hors Caste.
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Ce sont de petites réserves. J’ai surtout eu du mal au début, j’ai poussé quelques soupirs, mais une fois lancé j’ai passé un bon moment.
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C’est ça, il faut parvenir à se lancer. Pas toujours facile !
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Attendre le bon moment. Je suis persuadé qu’un bouquin, c’est une rencontre, à un moment donné.
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Je suis absolument d’accord avec toi : on peut gâcher des lectures en voulant se presser. Alors qu’en attendant un peu, on peut en profiter bien davantage.
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