Chronique – Chanter le silence, Cassandra Khaw

Deux moi après Briser les os (chronique ici), la collection RéciFs nous propose la seconde partie de la duologie Persons non grata, dans laquelle Cassandra Khaw poursuit l’hommage et sa revisite de l’œuvre de Lovecraft. Nous retrouvons donc Pearsons, notre privé du premier volume, mais dans une ambiance et une histoire bien différentes, puisqu’il n’en est pas le narrateur.

Avec ce changement de focale, Chanter le silence reprend d’autres thématiques de l’auteur années folles, avec une intrigue qui se rapprocherait davantage des Contrées du rêve, encore plus sensorielle, tout en donnant à nouveau la parole aux opprimés.

L’histoire commence par un voyage, où Deacon James, personnage principal, est à bord d’un train en route vers Arkham – la cité inventée par Lovecraft, non loin de Boston. Bouleversé et désorienté par la perte de son père, il observe son entourage et les autres passagers, le paysage, puis semble être la proie d’une hallucination, entre images de cauchemar et voix qui s’adressent à lui. Poursuivi par ces images et surtout par John Persons, le récit prend alors la forme d’une course poursuite un brin – montagne – hallucinée. Cassandra Khaw articule son récit en quelques chapitres, chacun avec son propre décor, et bien souvent sans réelle transition. L’ensemble est par conséquent un peu difficile à suivre, presque décousu version patchwork ; mais ce choix donne aussi une atmosphère particulière, celle des rêves ou des cauchemars, où un projecteur n’éclairerait que certains éléments de décors et personnages, laissant le reste dans une obscurité angoissante. Chanter le silence ressemble aux récits les plus oniriques de Lovecraft, sans réellement d’intrigue à démêler, mais plutôt une quête implicite dont il faut suivre les étapes en se laissant conduire.

« Il faut une poignée de battements cardiaques à Deacon pour qu’il se rende compte qu’il hurle, qu’il hurle comme si s’arrêter n’était plus une option depuis longtemps. La musique gémit dans sa tête, furieuse, et pendant tout ce temps, Deacon recule, trébuche sur ses propres pieds. Une porte s’ouvre en claquant derrière l’étranger, laissant passer un contrôleur, les cheveux hirsutes et les yeux enfoncés d’avoir été arraché au sommeil.
« Hé, qu’est-ce qu’il se passe ici ? Vous savez que les gens comme vous n’ont pas le droit d’être dans ce wagon ! »
L’étranger se tourne et Deacon fuit. »

La clé – de sol – qui ouvre la voie de ces étapes est la musique. Celle-ci est omniprésente dans les récits de Lovecraft, où les Grands Anciens et autres dieux cosmiques sont toujours entourés de notes, provenant d’instruments – souvent à vent – et de voix inhumaines. L’horreur, la brèche dans le réel, ou la conscience d’autre chose, est toujours annoncée par le son. Les créatures puis leurs victimes scandent, dépossédés de leur capacité à prononcer un discours intelligible. La couverture d’Anouck Faure révèle l’importance qu’accorde Cassandra Khaw à cette approche. Il est difficile de déterminer qui joue quoi : les mains semblent animées d’une vie propre, l’air qui entre dans le saxophone est une créature tempétueuse qui prend possession de l’instrument, le visage est en arrière plan et a les yeux vitreux, comme emporté par quelque chose qu’il ne contrôle pas. Car c’est un récit de lâcher prise, où le musicien perd peu à peu pied pour jouer une musique toujours plus instinctive, qui vient des tripes – ou d’ailleurs -, pour oublier son chagrin. Mais au fil des notes, il s’oublie lui-même, se fond, et on se demande finalement qui est le joueur, qui est le joué.

« Ses yeux s’ouvrent. Chaque visage du diner est noyé de lumière et délavé pour prendre la transparence gris savonneux d’un poisson qu’on aurait laissé mourir, nageant dans sa propre brume d’excréments, tournoyant, tournoyant, le ventre ballonné, gazeux. Ils chantent aussi, comprend Deacon, la pensée alourdie en un zozotement tandis que sa voix accroche et se brise. Sa chanson, mais transposée à un registre plus aigu. Et plus urgent, songe-t-il, l’esprit ballotté, d’une façon que sa propre interprétation n’était pas. Urgente et affamée de quelque chose qui pue la terre et la profondeur et le désir.
… la fenêtre s’ouvre, s’écarte comme la couenne qui rencontre le verre ; quelque chose de grand, aux jambes comme des échasses, passe le seuil avec souplesse, sa tête arquée sous le plafond.
La vue de la chose – la tête légèrement penchée, les cornes vernies ornées d’étranges excroissances – fracasse sa fuite.
C’est réel, pense Deacon en se réveillant, la révélation lui gelant les poumons. »

Chanter le silence raconte enfin le bout du chemin de Deacon, sans cesse marginalisé. Il y a ce deuil, qui isole et qui enferme dans le chagrin, particulièrement dans ces premiers temps où il parait être encore irréel, une parenthèse de cauchemar dont on espère se réveiller. La chose – sur le seuil – qui le possède et menace de l’engloutir, et qui explique la chasse à l’homme incarnée par Persons ne lui permet pas de souffler, de recouvrer ses esprits ; surtout quand on est afro-américain et que tout est par conséquent plus compliqué. Il y a les lieux qui sont interdits par la ségrégation, comme des wagons de train ou des séances de cinéma, et s’ils ne sont pas prohibés officiellement ou légalement, il y a toujours cette part d’implicite, d’ambiguïté : même si l’accès semble permis, est-ce qu’il n’y aura pas des questions, voire des ennuis ? Quand c’est un blanc qui vous pourchasse, on peut légitimement craindre le pire. Deacon n’est finalement à sa place que quand il répond aux assignations raciales : celles de l’artiste que l’on autorise à monter en scène, qui joue une musique avec juste ce qu’il faut d’exotisme et de subversion, mais en restant à distance, sous les regards inquisiteurs. Et au final, « par ici la sortie ».

Chanter le silence raconte une triple exclusion, une forme de Joueur de flûte de Hamelin inversé, où le lâcher prise et l’abandon à la passion est peut-être la plus belle des échappées.

Vous aimerez si vous aimez le saxophone et les histoires tristes. Et Arkham.

Les

  • Un peu trop linéaire
  • J’aurais aimé voir Persons davantage, et obtenir quelques révélations
  • Toujours pas de mention explicite « tome 2 »

Les +

  • Un retour aux lieux du Mythe de Cthulhu
  • Du body horror efficace
  • Encore une belle couverture d’Anouck Faure.

Extraits choisis de Chanter le silence sur la blogosphère : une descente sensorielle dans la folie et le deuil chez Sometimes a book ; une mélodie qui se grave dans l’esprit pour le Nocher.

Résumé éditeur

Deacon James est un bluesman hanté par sa musique et la mort de son père. Lorsque sa route croise celle de John Persons, un type qui prétend que le musicien abrite dans sa tête quelque chose de dangereux, il choisit de l’ignorer.
Mais voilà, qu’à un concert, son saxophone n’invoque pas seulement les hourras du public d’Arkham, mais aussi des visions de cauchemar.
Pourchassé, Deacon prend ses jambes à son cou et tombe sur une jeune fuyarde, infectée par le même mal que lui. Tandis qu’ils tentent de quitter Arkham ensemble, la chanson dans la tête de Deacon gagne en force. Il sait que, bientôt, il ne pourra plus l’ignorer…

Chanter le silence de Cassandra Khaw, aux éditions Argyll, collection RéciFs (2025), couverture d’Anouck Faure, 112 pages.

13 commentaires sur “Chronique – Chanter le silence, Cassandra Khaw

Ajouter un commentaire

  1. Magnifique chronique remplie de références. J’aime.
    Pour ma part, jai adoré la rencontre avec ce nouveau protagoniste et sa problématique ainsi que la manière dont elle s’incarne, mais l’intrigue fut trop mince et je me suis peu à peu perdue…
    Jai préféré la précédente novella

    Aimé par 2 personnes

  2. Un beau texte, assurément, tout en mélodie discordantes et acérées.

    Et comme toi, j’aurais bien aimé suivre davantage Persons : en personnage secondaire, il est bon aussi, mais il manque quelque chose. Cependant, j’en ai pris mon partie et j’aurais finalement du mal à choisir entre les deux novellas de cette duologie tant elles sont différentes.

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour ton avis comme toujours très intelligemment construit.
    Le texte a l’air de demander une certaine concentration.
    J’aurais juste une petite question ; c’est le genre de tome 2 qu’on peut lire indépendamment en perdant quelques éléments de contexte sans que cela n’entrave la compréhension ou vaut-il mieux avoir lu le premier tome pour en saisir toute la pertinence ?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci c’est très gentil, ça me touche. Non, on peut ne lire que le tome 2, ou dans le désordre. Il faut juste savoir que Persons est un détective occulte. Le reste n’a aucune importance. Aucune unité de lieu ou d’intrigue entre les deux récits.

      Aimé par 1 personne

Répondre à Le Nocher des livres Annuler la réponse.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑