Chronique – Le village des damnés, John Wyndham

Faut-il lire les classiques ? Non. Enfin, si. Bon, le sujet mérite bien plus qu’une phrase laconique et fera l’objet d’un hypothétique développement ultérieur. La réflexion peut tout de même être amorcée à partir d’exemples concrets, de ces textes qui raisonnent et qui ont dépassé les limites de papier, pour intégrer l’imaginaire collectif, la culture populaire.

Le village des damnés fait partie de ceux-ci grâce à l’adaptation de Carpenter, elle-même remake d’un premier film. Lycéen à l’époque, et déjà pleutre, je me suis empressé de ne pas allé le voir, mais l’affiche et quelques bandes annonces perçues ici ou là ont laissé de vagues souvenirs : des regards dorés. La réédition aux éditions J’ai lu était l’occasion de prendre mon courage à deux mains ; et donc découvrir qu’il ne s’agit pas d’un texte fantastique, qu’il est assez daté dans son fond et sa forme, mais qu’il propose une expérience de pensée, en quasi huis clos, qui mérite qu’on s’y attarde.

Ce texte, c’est d’abord l’histoire d’un titre dont on peut découvrir l’évolution en s’attardant un peu sur le site Noosfere (j’en profite pour saluer leur travail titanesque abattu, ici en particulier et en général). L’originel est « The Midwich Cuckoos« , qui avait été traduit littéralement et logiquement en VF, par « Les coucous de Midwich« . La variation date de la sortie du film de Carpenter, le premier titre étant alors relégué au rang de sous-titre, puis disparaissant même selon les éditions. Ainsi, le mot « damnés » peut faire penser – et c’était mon cas – qu’il s’agit d’un roman fantastique, plus ou moins horrifique ou angoissant, basé sur possession démoniaque multiple, à la sauce L’exorciste mais en version de masse. De fait, le titre d’origine est bien plus adapté, en sus d’une aura plus mystérieuse voire poétique, à son propos et son genre littéraire : un récit de SF, de premier contact pour être précis. Je ne spoile pas, mais dès les premières pages, cette appartenance est évidente avec un faisceau d’indices : objet volant non identifié, une sphère qui englobe le village et endort celles et ceux qui se retrouvent à l’intérieur (mais peut être réveillés s’ils en sont extraits), protocoles scientifiques – et empiriques – d’études… En avançant dans le récit, la conviction qu’il s’agit d’un récit de First Contact se renforce, quand les enfants aux immaculées et spontanées conceptions se comportent bel et bien comme des coucous, expression employée telle quelle par l’un des protagonistes. Si l’on reprend la taxonomie des genres de la SFFF, il s’agit bien d’un texte de SF, les éléments étant liés à une explication rationnelle, même s’ils sont imprévus et qu’ils génèrent une légitime inquiétude.

« À partir de dix heure dix-sept cette nuit-là, les informations au sujet de Midwich devinrent fragmentaires. Tous les téléphones étaient coupés. Le car qui aurait dû traverser ce village ne parvint pas à Stouch, et un camion, envoyé à son secours, ne revint pas. Une note de service de la RAF parvint à Trayne, signalant qu’un objet volant non identifié et n’appartenant pas, je répète : n’appartenant pas aux lignes régulières, avait été détecté par radar dans la région de Midwich, sans doute en train de faire un atterrissage forcé. Quelqu’un à Oppley signala un incendie à Midwich sans, apparemment, qu’on fît quoi que ce soit pour l’éteindre. La brigade des pompiers de Trayne y fut dépêchée, et par la suite on en eu plus de nouvelles. La police de Trayne envoya une estafette pour savoir ce qui était arrivé à la voiture des pompiers : l’estafette aussi disparut. Oppley signala un second incendie dont on ne semblait pas davantage s’occuper que du premier. L’agent de police Gobby, de Stouch, sur un coup de téléphone, fut envoyé à bicyclette à Midwich ; on n’entendit plus parler de lui non plus…»

Le village des damnés a été écrit en 1957, ce qui lui donne une ambiance singulière. Il y a tout d’abord ce décor de campagne britannique, qui frôle l’image d’Epinal, avec ses petits cottages, manoirs et abbaye. Les mœurs des habitants sont policés, guindés même, ou le qu’en dira-t-on conditionne les rapports sociaux. Ces histoires de grossesses non désirées, hors mariage voire activité sexuelle, sont de nature à bouleverser l’équilibre patriarcal. Or, il faut éviter la rumeur, le scandale, mais aussi la violence. Outre le côté suranné, c’est finalement assez rafraichissant, loin de la tension de nos rapports actuels – prenons tout de même garde au « c’était mieux avant »- mais ce ton, accentué par la forme du récit, à grands renforts de passé simple, aboutit à un côté froid. Il y a peu d’émotions dans le récit, ce qui est accentué peut-être par le style de l’auteur ou de la traduction, alors que l’histoire pourrait s’y prêter. En effet, la maternité est un des sujets du roman et on pourrait peut-être trouver davantage de chagrin, peur ou affection, même si ces sentiments sont parfois pudiquement évoqués. De manière générale, c’est un récit de son temps, sans toutefois tomber dans un patriarcat auquel adhèrerait l’auteur sans réserves : ce n’est pas qu’une histoires d’hommes. Les années 50, c’est aussi le contexte de la Guerre Froide et malgré un cadre britannique, les questions, ou angoisses paranoïaques, ne sont jamais bien loin : et si c’était un coup des soviétiques ? L’auteur envisage d’ailleurs avec malice certains tenants et aboutissants.

« Trois garçons et une fille. Zellaby les observa avec un intérêt qui n’avait jamais diminué. Les garçons étaient si semblables qu’il n’aurait pu les distinguer s’il l’avait voulu, et d’ailleurs il n’essaya même pas. Depuis un certain temps déjà, il considérait cet effort comme inutile. La plupart des gens du village, à l’exception de quelques femmes, qui semblait-il se trompaient rarement, partageaient son incapacité à les distinguer et, d’ailleurs, les Enfants y étaient habitués.
Comme toujours, il s’émerveilla de leur déconcertante facilité à apprendre tellement de choses en si peu de temps. Rien que cela en faisait une catégorie à part. Il ne s’agissait pas seulement d’une maturité précoce, mais d’un développement se déroulant à un rythme deux fois plus rapide que la normale. »

Néanmoins, les conséquences à court terme concernent avant toute cette bourgade – anciennement – tranquille et qui aspire à le rester ou le redevenir. Petit à petit, la vie de la communauté se réorganise, en intégrant autant que faire se peut les étranges enfants. Les habitudes ont la vie dure, et l’inertie est une force sociale. Il apparait toutefois qu’ils et elles n’ont pas le même code moral, ni les mêmes capacités que l’humanité où ils nichent : leur survie est leur seule priorité, en tant qu’espèce. Tout accident, ou pire, toute menace, est considérée comme une agression et implique une réponse qui fait fi des normes humaines, disproportionnée. Pour éviter qu’on leur porte atteinte, mais aussi parce qu’ils ont besoin de leurs « parents », il apparait rapidement que la fuite n’est plus une option et Le village des années prend alors tous les ingrédients d’un huis clos. Les questions soulevées sont extrêmement intéressantes car il s’agit tout de même d’êtres vivants, conscients de surcroits, et pas fondamentalement agressifs ou mauvais. Néanmoins, ils représentent une menace à terme, en tant que niche écologique potentiellement concurrente ; pensons à Neandertal. John Wyndham se livre alors à un exercice intéressant de philosophie éthique, avec des paramètres clairement délimités, et donc une marge de manœuvre finalement bien réduite. Encore une fois, le nouveau titre avec sa référence maléfique, voire morale, passe complètement à côté du propos du texte.

Le village des damnés, ou plutôt Les coucous de Midwich, est un récit certes old school mais qui a plutôt bien vieilli, et même davantage, puisqu’il montre une invasion sans déballage pyrotechnique. Et ça nous change un peu.

Vous aimerez si vous vous intéressez aux classiques, aux histoires de First Contact

Les

  • Un peu daté dans sa construction et ses personnages
  • Une fin que l’on peut trouver abrupte
  • Un nouveau titre… (je crois que vous avez compris ce que j’en pense)

Les +

  • Véritablement prenant
  • Peu angoissant (oui, c’est positif chez moi)
  • Une variation intéressante sur le thème du First Contact

Extraits choisis du Village des damnés sur la blogosphère : Une lecture patrimoniale pour Steph ; une comparaison roman/film (version Carpenter) très éclairante chez L’imaginaerum de symphonie.

Résumé éditeur

Une nuit, la paisible bourgade britannique de Midwich est coupée du monde, et tous ceux qui y vivent perdent conscience. Pourtant, dès le lendemain, le champ de force invisible qui régnait sur le village disparaît, et la vie quotidienne reprend, comme si rien ne s’était passé. Jusqu’au jour où toutes les femmes découvrent qu’elles sont enceintes… Neuf mois plus tard, elles donnent naissance à trente garçons et trente filles aux yeux dorés. Sont-ils une bénédiction ou un danger ?

Le village des damnés ou Les Coucous de Midwich de John Wyndham, traduction Adrien Veillon, aux éditions J’ai lu (2025, première édition VF en 1959, VO en 1957), couverture de , 288 pages.

12 commentaires sur “Chronique – Le village des damnés, John Wyndham

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  1. Bien d’accord avec ton avis ! Il a vieilli sur certains points, mais sur d’autres, il reste bien efficace je trouve.

    Quant au film, j’avoue que la première fois que je l’ai vu en début d’adolescence, il m’avait quand même un peu foutu les jetons XD

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  2. Lire des classiques ? Oui, si on est curieux, qu’on veut connaître les origines et inspirations de nos auteurs actuels. Non, si on trouve ça chiant ou mal écrit. Pourquoi se forcer ! (Oui, je dis ça alors que j’ai insisté et insisté avec la SF de Le Guin alors que…)

    Quant à cette histoire, je la connais via son adaptation et je ne ressentais pas le besoin de la découvrir, mais peut-être qu’à l’occasion. En plus, j’adore la nouvelle couverture à défaut du nouveau titre (ce que tu expliques très bien) ^^

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    1. Merci. Oui cette série de couvertures des rééditions sont assez évocatrices.
      Je me conseillerais volontiers à quelqu’un qui veut découvrir des classiques. Pour quelqu’un qui a déjà une PAL bien remplie, c’est peut-être moins nécessaire.

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