La collection RéciFs des éditions Argyll semble s’être enracinée dans le paysage littéraire SFFF. Si j’en crois les conversations, la collection se… collectionne et les textes en bonne trônent désormais en bonne place sur les étagères et gondoles des nouvelles sorties. Pour ma part, j’ai désormais un peu de retard sur ces publications et j’ai donc décidé de donner priorité au dernier né, tout comme je priorise désormais les « nouveautés » poche en général. Le hasard aidant, je n’avais lu que de la SF chez eux (Foodistan et Re:Start) ; Briser les os est donc le premier texte RéciFs fantastique pour moi. Et il y en aura donc un deuxième, puisqu’il s’agit du premier tome d’une duologie.
C’est un texte qui ressemble d’abord à un polar un brin classique, mais surtout qui dépoussière et rend hommage à Lovecraft, avec une ambiance âpre et brutale, ainsi que cette colère sous-jacente que j’avais déjà sentie dans mes deux lectures précédentes.
En guise de fil rouge, commençons d’abord par étudier un peu la fantastique couverture – signée à nouveau Anouck Faure – , en commençant en bas à gauche. Le mégot de cigarette fait ici partie d’une vaste panoplie, symbolique, du détective privé. Cassandra Khaw propose avant tout un polar, une histoire de détective, où tout y est. Du décor avec le fameux bureau aux inscriptions sur une porte vitrée, à l’odeur de tabac froid, en passant par les inavitables dossiers qui s’entassent. Mais aussi le personnage central, John Persons à l’imper’ qui a trop vécu, misanthrope à force de voir la noirceur du monde, et accro au petit tube de nicotine. Il est lui-même allégorique, synthèse de tous les privés que vous avez déjà vu ou lu, au prénom banal de M. tout le monde, au nom de famille qui évoque à la fois l’inconnu, la dualité ou le personnage universel. Tout le monde, deux, ou personne. Ses attitudes et expressions sont délicieusement rétro car dans Briser les os, nous sommes en permanence en terrain connu : le bus scolaire qui dépose les enfants, les immeubles miteux où vivent les déclassés de la mondialisation, ou le restaurant caribéen, avatar de cette même mondialisation et dont la mention des plats déclenche l’imaginaire lové dans nos papilles gustatives. Chaque mot, chaque ligne déclenche immanquablement un tourbillon d’émotions, de souvenirs et de stimuli sensoriels, plus ou moins ragoutants.
« On apprend un tas de trucs dans cette profession. Comme lire les rythmes cardiaques. N’importe quel privé peut remarquer qu’un loustic lui ment, mais il faut appartenir à une certaine classe de combinard pour faire la différence entre deux vérités. Quelle que soit la réalité, ce gamin est convaincu de son baratin, dans son âme et jusqu’à la moelle. À ses yeux, le pauvre type qui lui sert de daron secondaire est tout ce qu’il y a de plus monstrueux. »
Continuons notre exploration de la couverture vers cette fois ce qui a attiré, irrésistiblement, mon attention : ces tentacules grouillants, constellés de yeux inhumains, maléfiques. Cassandra Khaw double son hommage aux mythes fondateurs des « mauvais genres » en y ajoutant une louche explicite et assumée de lovecrafteries. Au fil de l’histoire, on découvre que les créatures semblent s’être largement infiltrées dans les marges, là où personne ou presque ne fait attention à elles. Le beau-père violent sur lequel Persons doit enquêter, voire doit assassiner, est un monstre, dans tous les sens du terme. Notre narrateur, le détective lui-même, n’est pas étranger à cette face cachée de la réalité, qu’il combat et même à laquelle il appartient. L’autrice tranche ici avec les récits de l’auteur des Années folles, par son personnage apte à se défendre et à combattre, largement au fait de ce qui se trame, et surtout avec une ambiance poisseuse, désabusée, qui ne ressemble pas aux textes nihilistes au contexte policé de la Nouvelle Angleterre. Briser les os est un récit bien plus ambivalent, où l’horreur cosmique semble préférable au quotidien violent subit par les franges les plus vulnérables de la population : pauvres, enfants, femmes…
« Vous savez comment on nous répète que faire du vélo, ça ne s’oublie pas ? La magie, c’est pareil. Plus profond même. Sa connaissance s’encre sur vos os, tout comme la pratique, la méthodologie de l’exécution. On ne peut pas la désapprendre, pas plus qu’on ne peut désapprendre la symbiose du ventricule et de l’aorte.
Je donne un coup de rasoir sur mon bras. Trois marques profondes : une pour chaque dieu englouti, chaque monde oublié. Le sang s’accumule, vert hématome, avant de ruisseler de ma peau sur la plan de la ville, de s’éparpiller en un millier d’affluents plus petits, un million de cils cellulaires pour percer les brins des cheveux que j’avais fauchés à Sasha et au contremaitre.
Je respire.
Dans ma tête, un fantôme frétille et frissonne.
Un sifflement écume et grandit, grandit et écume. Les follicules se débattent comme quelque chose de vivant alors que le sang continue de ramper, de se cartographier sur le schéma de la ville, changeant de teinte, passant à l’orange.
« Oh, gamin. Dans quoi t’es allé te fourrer ? » »
Enfin, il y a un visage féminin, à la chevelure qui semble être dissimulée en partie par les tentacules. N’oublions pas qu’il s’agit de la collection RéciFs, où les plumes sont féminines, comme souvent les personnages principaux – du moins de ce que j’ai lu. Même si John est un personnage masculin, peut-être même un brin macho, Cassandra Khaw peuple son texte de rôles féminins, dont une excellente surprise que je ne spoilerai pas. La novella peut donc être perçue comme un hommage – renforcée par la forme courte, celle utilisée par Lovecraft – mais aussi une réponse, ou du moins un complément, en s’aventurant sur les territoires impensés, volontairement ou non, par l’auteur. L’idée n’est pas neuve : par exemple le texte de Kij Johnson et son héroïne (je vous laisse avec la chronique de l’Ours inculte) ou celui de Victor Lavalle qui se livrait à une réécriture du point de vue afro-américain (dont j’ai parlé ici) ; mais Briser les os apporte une touche plus sociale, moins lisse aussi et réussit surtout le tour de force de proposer un personnage capable de lutter pied à pied avec les monstres du mythes, sans renier la dimension horrifique originelle. Le dénouement est à ce titre une réussite exemplaire.
Briser les os est un texte organique et viscéral, charnel, qui prouve que quand on est vulnérable, un monstre de plus n’est jamais qu’un monstre de plus, et qu’il devient parfois nécessaire de se salir les mains. Avec du sang ?
Vous aimerez si vous aimez l’horreur lovecraftienne, les monstres (extra)ordinaires.
Les –
- Des scènes qui font doublon.
- Parfois trop implicite ou mystérieux… et potentiellement obscur à qui n’a jamais lu Lovecraft.
- J’aurais apprécié la motion explicite « tome 1 »
Les +
- L’inscription dans le mythe de Cthulhu, en y apportant un regard neuf.
- Une ambiance pesante, réussie.
- Encore une belle couverture d’Anouck Faure.
Extraits choisis de Briser les os sur la blogosphère : Sometimes a book salue le huis clos familial ; un résultat haletant pour le Nocher.
Résumé éditeur
John Persons est détective privé et son dernier job a tout du plan foireux : un enfant d’onze ans l’a engagé pour tuer son beau-père, un certain McKinsey. Après quelques recherches, il apparaît que l’homme en question n’est pas seulement abusif, toxique et violent (ce qui est déjà beaucoup !), c’est aussi un monstre venu… d’ailleurs.
Heureusement, John Persons n’est pas un simple détective. Familier des forces occultes, il a au cours de son existence traqué et anéanti des démons et des dieux.
En fait, le seul souci lorsqu’on affronte un vrai monstre, c’est de ne pas lâcher la bride de sa propre monstruosité.
Briser les os de Cassandra Khaw, aux éditions Argyll, collection RéciFs (2025), couverture d’Anouck Faure, 128 pages.

La couverture est impressionnante !
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Oui. Et elle saisit totalement l’ambiance du texte pour moi.
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J’adore ta chronique tout en équilibre avec la couverture. Je vois cette dernière d’un façon totalement différente alors qu’initialement, elle me laissait perplexe.
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Merci 😊
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Comme toi, quand ce sont des tomes 1, j’aime que ce soit mentionnée pour savoir dans quoi je m’engage…
Mais j’ai tendance à faire une confiance aveugle à cette collection car elle m’a rarement déçu et ici l’hommage mais teinte de modernité et le côté rétro à la fois de l’ambiance et des codes, tout cela a tout pour me plaire. Ça tombe bien, il est dans la PAL. Il faut juste que j’arrive à l’en sortir quand celle-ci est gargantuesque en ce moment ><
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Oui, et je pense que nous sommes nombreux et nombreuses dans ce cas.
Attends le T2, et enchaîne les 😁
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Parce qu’il y a du suspense en plus ?
Je vais peut-être t’écouter si c’est le cas. Ça m’arrangerait 😁
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Celui-ci me tente beaucoup !
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J’ai beaucoup aimé ma lecture. J’ai trouvé que ça apportait quelque chose au mythe (là où d’autres auteurs ont fait le choix du Pulp, ce qui m’a moins convaincu)
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