Chronique – Hurlements, Alma Katsu

J’ai décidé de me consacrer en priorité aux « nouveautés » poche, c’est à dire les textes publiés pour la première fois dans ce format (voire les inédits) ; et même si j’ai parfois l’impression qu’il me manque une culture classique, je préfère tout de même me consacrer aux nouveautés. J’en profite pour remercier le site Noosfere qui annonce les sorties mois par mois, ou encore Célinedanaë, Sometimes a book et L’ours inculte : grâce à vous, j’ai pu éplucher toutes les sorties.

Et c’est en fouillant dans ces précieuses pages, consacrées à septembre, que j’ai déniché ce titre d’une maison d’édition dont l’activité Imaginaire était totalement passé sous mon radar ; la nouveauté est en réalité double, car je ne connaissais pas davantage l’autrice. Hurlements m’a immanquablement fait penser à Terreur : le récit d’un évènement historique réel auquel on ajoute un élément fantastique pour expliquer l’inexpliqué. Ici, les personnages doivent faire face aux difficultés d’un voyage, au surnaturel… et surtout à eux-mêmes.

Hurlements est avant tout un western et s’inscrit donc dans un imaginaire populaire devenu commun. Ici, point de cow-boys doués de la gâchette, ni de coyotes à foie jaune qui pillent des banques ou tordent les rails du train, mais un texte en forme d’épopée, qui s’inscrit dans les origines de cette conquête de l’ouest. Le récit se déroule en 1846, donc avant la ruée vers l’or, ou deux générations avant La petite maison dans la prairie ou Lucky Luke, pour s’appuyer sur des repères connus. Les itinéraires vers la Californie sont alors encore rares, transmis essentiellement par un bouche à oreille, tenus parfois plus de la rumeur ou de la légende, et les voyageurs s’organisent en vastes convois pour faire face aux nombreux dangers. Alma Katsu s’inspire d’une histoire vraie, celle de l’expédition Donner, dont les membres sont à la fois en quête d’un ailleurs, ou plutôt d’un autre part, animés davantage par un désir de laisser un passé derrière eux, que de fonder quelque chose ou faire fortune. Nous sommes loin des mythes fondateurs, véhiculés par les films américains ou italiens : il n’y pas de routes pavées d’or, de héros solitaires ou désintéressés, ni-même de sursauts d’adrénaline. L’histoire de l’expédition Donner n’est pas restée dans les mémoires comme un modèle à suivre, mais plutôt comme un tragédie qui nous met en garde. Les aspects les plus horribles du récit n’en sont que plus effrayants.

« « Mais je les ai entendus ». Le front d’Elitha se plissa. « La nuit, je les entends m’appeler. Pas vous ?
– Ils t’appellent ? demanda Mary ?
– Elle est très influençable. Sa belle-mère la laisse lire des
romans. Toutes ces histoires lui sont montées à la tête », dit Harriet à Mary alors qu’Elitha se trouvait entre elles.
Mary sentit une pointe d’irritation. Elle avait rencontré beaucoup de femmes comme Harriet au fil des années, des femmes dont le visage paraissait avoir été lentement comprimé entre les pages d’une Bible, tout pincé et étroit. »

Seulement, pour atteindre ce nouveau territoire promesse d’oubli ou de rédemption, il faut traverser les Etats-Unis, avec ses redoutables montagnes et déserts, sur des centaines, des milliers, de kilomètres. Si l’organisation en un convoi de caravanes est indispensable pour ne pas arriver démunis, voire avoir l’impression de transporter un peu de son chez soi, c’est aussi une lourde logistique, avec ces chariots, troupeaux et habitants de tout âge. De surcroit, il n’y a pas de solitude dans ces vastes espaces, peuplés bien avant les colons. Il y a tout d’abord ceux qui sont nommés abusivement les Indiens, qui fascinent autant qu’ils font peu ou répugnent, mais qui en savent bien davantage que ces arrogants voyageurs. Surtout, il y a ce danger sourd qui guette, qui frappe les membres éloignés du troupeau, ou ceux qui sont enclins à la violence. L’autrice joue avec nos nerfs – ceux des personnages plutôt – et on hésite assez longuement à classer ce texte dans le registre du fantastique – spoiler : si c’est sur le blog, c’est que c’est de la SFFF. Le titre de la VF est particulièrement inapproprié : la menace n’hurle pas, pas plus que les victimes ; « The Hunger », le titre VO est bien plus parlant, tant le roman lorgne largement vers le texte de zombie, version rurale et historique.

« Ce devait être la période la plus sèche et la plus chaude de l’été, quand le convoi emprunta enfin le col de South Pass pour entrer dans la région qui trouvait juste au nord du fort Bridger. Le paysage était plus aride que ne l’avait imaginé Stanton. Les pâturages verts cédèrent abruptement la place à des étendues brûlées ; l’herbe et la terre se changeaient en poudre sous les doigts ; et le niveau de la rivière Big Sandy était si bas qu’elle s’écoulait sur la largeur d’un ruisseau. Le bétail humait l’herbe éparse, sans grand enthousiasme. Le groupe allait devoir hâter le pas pour traverser cette zone et garder l’espoir de trouver de meilleurs pâturages non loin de là. Ils ne survivraient pas longtemps dans de telles conditions. Pourtant la plaine s’étendait sans relief devant eux, sur une distance qui pouvait bien faire cent kilomètres : un lieu tourmenté. »

On retrouve d’ailleurs les questions désormais classiques de ce genre : se méfier de tout et de tout le monde, et surtout de ses compagnons de route, souvent plus monstrueux que les monstres. L’autrice rédige une critique acerbe des rapports sociaux de ce XIXe… qui n’ont parfois que peu évolué finalement. Dans cette caravane, tous les membres sont des proies, mais certains le sont davantage. Certaines plutôt. Le patriarcat est omniprésent et les femmes et filles du convois sont soumises à des normes contraignantes : le mariage hétérosexuel est la règle et celle – et celui – qui ne la respecte est immédiatement suspecte, puis considérée comme un danger, fragilisant cet équilibre, et même en attirant le courroux divin. Car une insupportable bigoterie est le trait de caractère dominant de l’essentiel des protagonistes, et explique leurs comportements : l’arrogance de la certitude d’être élus par la providence, la crainte d’une colère divine qui expliquerait toutes les difficultés… Dans les faits, les hommes sont souvent de simples brutes, promptes à s’en prendre à plus faibles que soi, et oubliant vite les valeurs supposées de la religion. Face aux menaces grandissantes et à l’horreur, les réflexes de solidarités disparaissent et les préoccupations sont plutôt de trouver des coupables, et d’assoir les dominations viriles. Les candidats au poste de chef ne manquent pas, ceux qui acceptent d’assumer leurs erreurs sont inexistants. Alma Katsu est maligne en arrivant à nous faire détester ses personnages, au point que l’on se prend à désirer, à attendre, leurs supplices… jusqu’à réaliser que cela fait aussi de nous un monstre. La banalité de l’horreur.

Hurlements est un texte pessimiste, qui nous prouve – s’il en était encore besoin – que face à l’horreur, l’homme a tendance à ajouter une pierre à l’édifice, comme si la solidarité n’était une valeur mise en pratique que quand elle est la moins nécessaire.

Vous aimerez si vous aimez les western et l’horreur.

Les

  • Un titre en VO qui convenait bien mieux
  • Trop de personnages (une liste ou un index eut été judicieux)

Les +

  • La plongée dans le quotidien des colons
  • Imprévisible
  • La narration judicieuse

Extraits choisis de Hurlements sur la blogosphère : du mystère chez Journal d’une bibliothécaire, de la psychologie au Murmure des âmes livres.

Résumé éditeur

Juin 1846. Un convoi de pionniers traverse l’Utah en direction de la Californie, malgré les nombreuses mises en garde sur les dangers d’un tel périple. À sa tête, George Donner et James Reed, représentants des familles les plus éminentes du groupe, se disputent la gestion des ressources et du bétail. Tandis que le convoi s’enfonce dans un territoire de plus en plus sauvage, les personnalités s’affirment, les alliances se créent et le passé que les uns et les autres ont cherché à fuir ne cesse de revenir les hanter. Une nuit, un des enfants du convoi disparaît. On ne retrouve de lui que ses ossements, parfaitement nettoyés. Est-ce l’œuvre des Indiens ? Une meute de loups est-elle sur leurs traces ? À moins que cette mort brutale soit l’œuvre de l’un d’entre eux… Dans ce cas, comment expliquer cette sensation d’être observés constamment, et les murmures qu’ils entendent sur leur passage ? À mesure que les réserves s’amenuisent, la tension monte au sein du convoi. C’est alors qu’une deuxième attaque a lieu. Pour les pionniers, il est désormais impossible de nier que quelque chose est bien à leurs trousses. Et que cette chose a visiblement encore plus faim qu’eux.

Hurlements de Alma Katsu, traduction de Nadège Dulot, couverture de Rémi Pépin, aux éditions 10/18 (2025, première parution VF en 2024 chez Sonatine, VO de 2018), 456 pages.

8 commentaires sur “Chronique – Hurlements, Alma Katsu

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  1. J’aime les western et l’horreur, donc, j’en conclue que je peux me lancer les yeux ouverts !!

    C’était d’ailleurs celui que j’avais initialement repéré chez toit, et je confirme ainsi mon intérêt.

    J’ai adoré Terreur, au passage.

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