La trilogie du samedi – L’Interdépendance, John Scalzi

J’ai découvert John Scalzi avec Le vieil homme et la guerre, désormais un de mes textes favoris, et j’ai donc continué à explorer l’œuvre de l’auteur. J’apprécie sa truculence et ses punch lines, ainsi que son engagement. Même s’il m’a déçu avec ses derniers textes – trop parodiques et « faciles » – je voulais lire cette trilogie, parfois présentée comme ce qu’il a écrit de mieux (spoiler : c’est presque vrai) et dont j’ai acheté, puis fait dédicacer, le premier tome lors des Utopiales 2024. L’interdépendance est bien une grande réussite. Sous ses airs de Space Opera, dont l’univers m’a parfois rappelé Dune, l’auteur y livre une analyse acide de notre mondialisation et des enjeux de pouvoir, mais sans oublier de raconter une histoire trépidante, tout à fait recommandable au premier degré de lecture.

Je conserve la même structure pour cette rubrique, et j’évoque donc le cycle dans son intégralité, tout en évitant au maximum de spoiler : une présentation générale de la trilogie et de ses thèmes, l’articulation des tomes et, en guise de conclusion, l’intérêt général en tant que cycle, en toute subjectivité.

L’interdépendance se déroule dans un lointain futur qui n’est pas daté par rapport à notre ère, et où la Terre a même été perdue, mais après que l’humanité ait essaimée. Si la trilogie appartient au genre du Space Opera, il y a tout de même au moins deux différences fondamentales. D’une part, les humains n’ont, à une exception près, pas trouvé de planètes habitables et vivent donc dans de gigantesques stations spatiales, tellement vastes qu’on en oublie parfois leur origine artificielle. D’autre part, le first contact n’a pas eu lieu ; le récit est peuplé uniquement d’humains, ceux-ci sont le sujet qui intéresse John Scalzi. Il reprend ainsi l’organisation de notre monde actuel, en changeant d’échelle et en poussant un peu les curseurs : l’Interdépendance est le nom donné à la civilisation humaine éparpillée dans le cosmos, en réalité avatar cosmique de la mondialisation économique et culturelle. Chaque monde artificiel s’est spécialisé et participe à une nouvelle nouvelle – répétition volontaire – division internationale, spatiale même, du travail : les chaines de valeur se mesurent désormais en années lumière. Cette « universalisation », si j’ose le néologisme géographique, a été rendue possible par le Flux, transposition spatiale en quelque sorte des courants marins, qui permettent de connecter de manière rapide – un peu – et fiable – surtout – les différents points de l’univers connu. Ce ne sont toutefois pas des portes, que l’on peut ouvrir et fermer à volonté, et qui relieraient des lieux décidés par les navigateurs, mais bien des phénomènes naturels : des gulf stream de l’espace en quelque sorte. L’inspiration est évidente car ,comme notre courant océanique vital favori, les flux finissent par se modifier… et surtout disparaitre.

L’interdépendance tient davantage de l’épais roman que de la trilogie, mais dont le volume aurait rendu impossible la publication en un tome unique. Si vous vous lancez, et sous réserve que vous aimez, c’est tout ou rien, quand certaines trilogies permettent d’arrêter après le premier volume. Néanmoins, il y une unité au sein de chaque tome, avec une intrigue qui lui est propre, le tout au service du récit plus général du cycle, celui du Flux. John Scalzi s’appuie sur une construction judicieuse et rigoureuse, en faisant monter les enjeux, avec des titres toujours appropriés. Le premier tome a pour objectif de présenter l’essentiel des personnages et de dévoiler le fil rouge du récit, qui n’est rien de moins que la survie de l’humanité, d’expliquer ce qu’est le Flux et ce qui lui arrive. La scène d’introduction est d’ailleurs d’une redoutable efficacité, toute scalzienne. Le deuxième tome raconte la diffusion de l’information et les réactions, qui ne sont pas sans rappeler un Don’t look up (mais le film est postérieur), et les complots politico-économiques qui en découlent. La dernière Emperox est le logique dernier tome et dénoue les intrigues – le sac de nœud plutôt – d’une manière que j’ai trouvé très satisfaisante, car l’auteur avait fait monter les enjeux et l’équilibre à trouver était subtil entre un optimisme béat et une apocalypse déprimante. Les rebondissements sont très nombreux et on ne s’ennuie pas, notamment grâce à un humour savamment dosé et des personnages attachants et clairement identifiables, au risque parfois d’être un peu dans la caricature. La galerie est importante sans être hypertrophiée et les informations distillées sur l’univers ne sont jamais inutiles : point de wordbuilding indigeste, ici tout doit servir (je soupçonne une forme de paresse efficace, avec un objectif de rendement clair en terme d’écriture).

John Scalzi invente un univers facile à appréhender et à s’approprier, car il s’appuie sur des éléments et une organisation qui rappelle énormément notre monde. Les firmes trans-universelles sont détenues par les mêmes familles, de génération en génération, qui contrôlent à la fois les outils de productions et les espaces de vie : elles forment ainsi une nouvelle aristocratie puissante et territorialisée, qui se sont attribuées les titres de noblesse dignes de l’Ancien Régime. L’Eglise s’est maintenue, dans une forme syncrétique, et sert de ciment à l’humanité dispersée. L’unité et la cohésion sont également assurés par la figure de l’Emperox, autorité à la fois temporelle et spirituelle désignée dans l’esprit de celui du Saint Empire, et de fait captée par la même famille depuis toujours, sur des bases prophétiques. En cela, l’Interdépendance pourrait être présentée comme un hommage, ou une réponse, au Dune de Frank Herbert avec ses grandes maison, un empereur, et le rôle crucial des mobilités spatiales. Tout ce beau monde est en réalité lié par un principe commun : le business. D’ailleurs, comme dans son ancêtre, la trilogie se concentre uniquement sur les élites, celles et ceux qui agissent et décident à l’échelle de l’Interdépendance ; les protagonistes sont donc des aristocrates, dirigeants ou princes de vastes familles… ainsi que l’Emperox elle-même. Si vous aimez les histoires de complots à vaste échelle, de coups tordus dans les couloirs – coursives – et de machinations, vous serez servi. Mais cette question de la domination s’articule ici, entre en collision même, avec celle de la survie de l’espèce, ou certains semblent préférer une gigantesque apocalypse nihiliste à la perte de leur privilèges. Toute coïncidence avec certaines élites actuelles est absolument volontaire.

L’Interdépendance est une trilogie qui conjugue avec malice et talents tous les ingrédients d’un texte de SF réussi : action, rebondissements, humour… et le miroir sous notre nez.

Vous aimerez si vous aimez le Space Opera et les punchlines bien senties. Et les agrumes.

Les

  • Des personnages parfois un peu caricaturaux, voire manichéens
  • Une énorme astuce scénaristique… mais qui permet de garder le rythme

Les +

  • Parfaitement rythmé
  • Drôle
  • Une solide idée de base, et que l’auteur traite bien

Résumé éditeur du premier tome

L’Interdépendance : un empire de quarante-huit systèmes stellaires presque tous inhospitaliers, où l’humanité s’est implantée et dont la survie repose sur une étroite collaboration.

L’Interdépendance : un millénaire de règne des grandes familles marchandes, dont la première occupe le trône de l’emperox.

L’Interdépendance : le réseau des courants du Flux, seul moyen de voyager plus vite que la lumière, unique lien des mondes de l’empire entre eux.

Le Flux est éternel mais il n’est pas statique. S’il se déplaçait, réduisant les colonies à l’isolement, l’humanité serait au bord du gouffre.

Un jeune scientifique, une commandante de vaisseau spatial et la toute nouvelle emperox devront affronter la catastrophe annoncée.

L’interdépendance : L’effondrement de l’empire, Les flammes de l’empire, La dernière emperox, de John Scalzi, traduction Mikael Cabon, illustrations des couvertures Sparth, aux éditions l’Atalante, (parution vo en 2017, 2018 et 2020 – présentes éditions en 2019, 2020 et 2021).

Prix Locus 2018.

15 commentaires sur “La trilogie du samedi – L’Interdépendance, John Scalzi

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  1. J’ai toujours voulu découvrir Scalzi
    Je vais le faire avec Superméchant avec une amie mais j’avoue que c’edt ce genre de sf ci qui me tente le plus.
    Ton avis arrive donc à point nommé.
    Juste une question : tu as préféré ce texte ou Le vieil homme avec lequel tu l’as découvert ?

    J’aime

    1. J’ai préféré le Vieil homme (qui peut se lire tout seul, le cycle n’ayant pas été pensé en amont) mais si je dois en conseiller un, c’est la controverse de Zara XXIII : un vrai one shot avec toutes les qualités de l’auteur.

      Aimé par 1 personne

    1. On est d’accord. Les enfermés est peut-être le plus accessible en plus pour quelqu’un qui n’a jamais lu de SF. J’ai quand-même adoré le premier Vieil homme, puis ça se gâte.
      Il doit me rester RedShirt à lire d’ailleurs.

      Aimé par 1 personne

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