Chronique – Le dernier des aînés, Adrian Tchaikovsky

J’aime la collection Une Heure Lumière, j’aime Adrian Tchaikovsky, auteur fort sympathique de surcroit, rencontré aux Utopiales 2024 : l’achat de cette novella était donc évident. Les aléas de la PAL font que le titre a ensuite un peu végété et c’est le hasard d’un billet de blog, celui d’Albédo en l’occurrence – et dont je me réjouis du retour – qui m’a donné envie de l’en extraire. Compte tenu de l’auteur et de la chronique dithyrambique, j’en attendais beaucoup, et je n’ai pas été déçu.

Avec Le dernier des aînés, l’auteur britannique revisite un thème classique de la SF : le décalage des civilisations dans un contexte d’expansion de l’humanité dans l’univers. Mais il fait ça très bien, par un texte qui allie avec talent fond et forme, et qui nous livre par la même occasion deux personnages principaux, que tout pourrait opposer, mais finalement pas si différents que ça.

Le dernier des aînés est, comme sa couverture ne l’indique pas, un texte de SF. Mais pas seulement. Enfin si. Le contexte de la novella est un monde de Fantasy, ou médiéval fantastique, avec des peuples dont le niveau technologique est celui du Moyen-Age, ainsi que les rois ou reines qui vont avec, mais aussi démons, sorciers et ce qui ressemble furieusement à des prophéties. L’auteur est très à l’aise dans ce genre de l’imaginaire, et c’est palpable. Mais en réalité, les humains qui peuplent cette planète sont nos forts lointains descendants et dont la civilisation a connu des soubresauts aux hasards de la diaspora. Médiéval donc, mais pas réellement « fantastique » – que cette traduction est boiteuse ! – car une partie de cette humanité dispersée a atteint un niveau technologique très avancé, et se consacre à étudier la manière dont les cousins ont divergé, évolué et se comportent. Adrian Tchaikovsky reprend dans son texte, au pied de la lettre, l’idée d’Arthur C. Clark qui affirme que toute technologie très avancée, ou dont nous ne comprenons rien – ou presque – au fonctionnement, pourrait être considérée comme de la magie par quelqu’un qui y est confrontée. Ainsi, ce que les habitants de Sophos 4 prennent pour de la magie – ou sorcellerie, ne soyons pas sectaires – est en réalité de la science. Cette idée est un classique du Space Opera, à une nuance de taille : les dits habitants ignorent largement d’où ils viennent, n’ont aucune conscience du décalage technologique, mais y ont tout de même été confrontés par erreur. C’est la contamination.

« Mesurant plus de deux mètres, émacié, Nyrgoth l’Aîné portait une robe grise enrichie de motifs en or qui auraient éclipsé tous les rêves d’un tailleur. Lyn imagina un instant une légion de petits lutins occupés à coudre le précieux fil dans cette étoffe épaisse et luxueuse, prenant soin de donner une signification occulte à la moindre volute. L’Aîné avait de longs doigts, des ongles longs ; son visage lui-même était allongé, avec des pommettes hautes et des yeux étroits. Une barbe noire, naissante, envahissait ses joues et son menton. Sa peau présentant le teint cireux du vieux papier. Et il avait des cornes. En regardant les anciennes images, elle avait imaginé une sorte de couronne, mais elles étaient bien là : deux excroissances spiralées qui pointaient sur son grand front, au-dessus de ses sourcils, et se rabattaient en arrière jusqu’à sa longue chevelure sombre. Elle aurait dit qu’elle avait affaire à un monstre si elle n’avait pas su qu’il s’agissait plutôt d’un demi-dieu. C’était l’ultime descendant des anciens créateurs qui, selon les légendes, avaient amené des êtres sur ce monde et leur avaient appris à vivre. »

L’incompréhension est au cœur du récit. Car Nyrgoth – en dépit des lettres très médiévales de son nom – n’a rien d’un sorcier lanceur de boules de feu, mais est en réalité un observateur, un anthropologue pour être précis. Tenu par la déontologie et la rigueur scientifique, il n’a pas le droit de communiquer, et encore moins d’agir : s’il interfère, il modifie les paramètres du système étudié et le contamine. À cela s’ajoute l’inévitable divergence linguistique, qui le met à la merci de ses traducteurs intégrés ; ceux-ci veillent scrupuleusement à éviter d’en dévoiler trop, et leurs algorithmes intègrent une forme de biais de supériorité qui transforme tout message jugé trop complexe en un récit légendaire : l’espace devient un outremonde, un scientifique se transforme en magicien – ou en tout autre mot du champ lexical des professions mystiques -, et un artefact technologique est perçu comme une chimère démoniaque. Lynesse a également ses propres prismes, qui se surajoutent à ces difficultés de communication. Le premier contact avec Nyrgoth, plus ancien, est devenu un récit mythifié qui s’est transmis dans sa famille et auquel elle se raccroche, en quête d’un destin qui trouverait ses racines dans le passé familial. Formellement, cette incompréhension est rendue de manière jubilatoire par Adrian Tchaikovsky en alternant les chapitres à la première personne, titrés par le nom du narrateur ou de la narratrice. La changement de point de vue rend compte des incompréhensions et des quiproquos et donne au récit une dimension humoristique, autour d’un comique de situation, qui flirte parfois avec l’absurde, et avec un soupçon d’ironie, le lecteur étant complice de l’auteur.

« Mon évaluation professionnelle est la suivante : il y a un certain temps, je me suis comporté d’une manière des plus inappropriées, et cette faute se rappelle à mon souvenir. C’est vrai qu’il existe une faille dans les procédures de non-contamination concernant les technologies avancées. Une faille bien mal anticipée, si l’on considère que la technologie sur la quelle le seigneur de guerre Ulm avait mis la main ne nous appartenait en rien – en l’espèce, il s’agissait d’un vestige de l’époque coloniale. J’avais parfaitement le droit de décider que son utilisation s’insérait tout bonnement dans le développement naturel de la société locale, et que toute ingérence de ma part serait donc injustifiable.
Cependant, les membres du Service ayant conçu les règles relatives à la contamination ne s’étaient pas montrés très rigoureux. En conséquence, si je le désirais, je pouvais les interpréter pour aller abattre Ulmoth et restaurer l’équilibre post-technologique que j’étais censé étudier. »

La rencontre entre ces deux personnages que tout semble opposer, et condamnés à ne pas se comprendre, est fascinante. Leurs débuts sont placés sous le sceau de la hiérarchie et de la crainte, où la distance respectueuse est la norme. Pour Lynesse, Nyrgoth est un sorcier omnipotent, l’égal d’une divinité potentiellement capricieuse, mais capable de sauver son royaume. Mais l’Aîné n’est en réalité que le vestige, un brin perdu, d’une civilisation probablement éteinte, tiraillé entre poursuivre une mission désormais vaine et dénuée de sens – si elle en a eu un jour – et l’envie de s’impliquer pour quitter sa terrible solitude, à laquelle le condamne son DSC, artefact technologique qui éteint les sentiments pour lui donner la froideur, et l’efficacité supposée, d’une machine qui enregistre informations et dont le prix à payer est tragique. Lynesse quant à elle n’est que la quatrième fille, celle qui ne compte pas, qui a toujours échoué, et se faisait remarquer plus jeune pour attirer un peu de lumière. Sauver le monde, rien que ça, est un moyen de prouver enfin sa valeur aux yeux de sa mère et de ses proches : la menace doit donc être réelle, et possible à vaincre. L’auteur ajoute deux personnages plus secondaires, utilitaristes pour le déroulé du récit et qui permettent de renforcer l’aspect médiéval fantastique par leurs caractères et ce qu’ils apportent au groupe : la dernière partie du texte alterne entre scènes horrifiques et d’action, avec des moments de gloire ou de doute, et rappelle les groupes canoniques d’un roman classique – ou d’une partie de jdr – d’un bon « medfan » des familles.

Le dernier des aînés est un texte dont l’idée de base est toute simple, mais d’une redoutable efficacité grâce au talent d’Adrian Tchaikovsky, qui a su choisir la forme la plus judicieuse, sans oublier de raconter une histoire.

Vous aimerez si vous aimez la SF, la Fantasy ; les deux, l’un ou l’autre.

Les

  • Quelques éléments que l’on voit venir d’un peu loin

Les +

  • L’alliance parfaite du fond et de la forme
  • Des personnages avec des failles
  • Action, humour et même un soupçon d’horreur
  • Le chapitre de la page 98 !!!

Extraits choisis du dernier des aînés sur la blogosphère : Un sans faute ! sur Albédo ; Les deux faces d’une même médaille pour le Maki.

Résumé éditeur

Lynesse Quatrième Fille, princesse de Praimesite, n’ignore rien de la légende : le grand Nyrgoth l’Aîné a jadis usé de ses pouvoirs pour libérer le royaume du terrible Ulmoth. Aussi, quand un redoutable démon voleur d’esprits apparaît dans l’Ordibois, Lyn n’a guère le choix : il lui faut aller requérir l’aide du sorcier, au nom du pacte qui lie ce dernier à la famille royale depuis trois générations. Or, Nyrgoth, de son nom véritable Nyr Illim Tevitch, n’est autre qu’un anthropologue terrien venu sur la lointaine planète Sophos 4 à seules fin d’études – en toute discrétion, et sans interférer. Une règle d’or qu’il a déjà brisée du temps d’Astresse, la grand-mère de Lyn. Acceptera-t-il de sauver une nouvelle fois ce monde, quitte à bafouer les lois qui lui sont imposées ? Et quand bien même, pourra-t-il seulement vaincre le démon en question ? Entre devoir et morale, la rencontre de ces deux êtres inconciliables pourrait bien changer l’ordre des choses…

Le dernier des aînés de Adrian Tchaikovsky, traduction de Henry-Luc Planchat, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Bélial, collection Une Heure Lumière (2023, parution VO en 2021), 192 pages.

7 commentaires sur “Chronique – Le dernier des aînés, Adrian Tchaikovsky

Ajouter un commentaire

  1. Tu sais d’avance que je ne peux qu’approuver tout ce que tu mentionnes dans ta chronique, car, j’ai autant aimé la novella que toi.

    Question fantaisie, je n’ai pas tout lu de lui, mais les quelques textes que j’ai eu le loisir de parcourir ne m’ont pas laisser un souvenir impérissable. En revanche, ou je le trouve exceptionnel, c’est dans la percussion de deux mondes, que ce soit comme ici, ou Dans la Toile du temps.

    Mais, je eux me tromper, car, il a une telle bibliographie que forcément, tout n’est pas du niveau du Dernier des Aînés. Même si, il faut souligner que le niveau moyen d’un Tchaïkovski est très haut.

    Tu fais bien de mentionner le traducteur linguistique, qui a lui seul apporte un tel humour que je riais en lisant le chapitre (p98) avec leur double point de vue.

    Oui, un petit bijou.

    J’ai enchaîné ensuite avec Sur la Route d’Aldébaran, et je ne suis pas aussi enthousiaste. Il n’y pas vraiment cette opposition de monde, et je trouve le texte moins percutant. Et puis, il me fait penser à un film « Cube » que j’ai détesté. Ca aide pas…

    Aimé par 1 personne

Répondre à tampopo24 Annuler la réponse.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑