Chronique – La brume l’emportera, Stéphane Arnier

Un mois après avoir chroniqué L’âme du chien d’Antoine Ducharme, je reste dans une fantasy française qui s’éloigne – et c’est une bonne chose – des clichés du genre, pour un roman qui était sorti également chez Mnémos en grand format. De nouveau un one shot, une absence d’elfes, nains ou autres dragons, et même un univers qui n’est plus tout à fait médiéval, au sens européen du terme. J’apprécie ce renouvellement, d’autant plus que Stéphane Arnier vient du jeu de rôle, hobby qui puise, et co-entretient, les mêmes habitudes ou scories que le « med fan » classique.

La brume l’emportera a une ambiance de fin du monde, ou de renouveau. C’est un texte initiatique qui s’appuie sur un autre cliché : celui de la rencontre et alliance improbable, presque contre nature. Nos héros devront, au fur et à mesure qu’ils tissent des liens, apprendre à accepter le passé… et l’avenir.

La brume est un objet qui stimule l’imagination des artistes, comme Kij Johnson et son merveilleux Un pont sur la brume, pour son apparence et ses couleurs, son aspect mouvant et protéiforme, ou sa capacité à alterner dissimulation et révélation. Pour Stéphane Arnier, même si on retrouve l’aspect poétique voire impressionniste que permet la brume – la Brume même -, il s’agit avant tout d’une menace. Elle progresse inexorablement, recouvre tout, et monte, encore et encore. La couverture de cette édition poche me parait correspondre tout à fait à l’ambiance ; on y voit les protagonistes qui progressent vers le seul salut possible : l’altitude. Au loin et en arrière, la brume se dépose tel un linceul. Dans le roman, elle a d’abord l’allure d’une catastrophe naturelle, et y être plongé, voire simplement mis en contact, est synonyme de disparition. Et puisque personne ne peut y pénétrer, il est difficile de savoir ce que deviennent objets et êtres qui s’y perdent. Stéphane Arnier ne prend toutefois pas la direction d’un texte mystérieux, mais décide plutôt de révéler petit à petit les secrets de cette Brume : origine, fonctionnement, perspectives. Le texte est ainsi relativement long, avec un aspect initiatique marqué – dans tous les sens du terme – construit sur une structure narrative classique mais efficace ; les rebondissements et révélations sont nombreux. Il s’agit bien d’un texte de Fantasy, avec cette magie qui se dévoile aux yeux des protagonistes, et des nôtres par conséquent, sans pourtant tomber dans le trivial ou l’ordinaire. On ne joue pas impunément avec le feu… ou la Brume.

« La brume envahissait lentement les ports et dissolvait des gens, mais ces premières disparitions étaient si incroyables que leurs rumeurs ne nous paraissaient pas crédibles, loin dans les terres. Les navires qui s’étaient trouvés en mer n’existaient déjà plus, mais personne ne croyait vraiment qu’ils s’étaient évaporés corps et biens. La situation sur la côté a créé la panique, oui : en quelques jours, les habitants se sont précipités vers les villes fortifiées ou les plateaux surélevés, mais… la plupart se sont contentés des collines ou des monts les plus proches, sans imaginer que la brume était loin de s’arrêter là. Comment imaginer qu’elle ne cesserait jamais de gonfler pendant les huit prochaines années ? »

Cet aspect initiatique s’incarne aussi dans la relation entre les deux protagonistes principaux. Il y a Keb, berger appartenant à un peuple des montagnes, qui a tout perdu dans la Brume ; et Mara, ancienne cheffe de guerre d’un peuple de la mer, vaincu depuis peu par le précédent. Le propos est classique, où les antagonistes d’hier deviennent les alliés, puis les amis de demain. J’ai eu un peu peur au début, tant ce schéma a alimenté les films et séries des années 80 et 90, au point de devenir un véritable cliché – vous savez, les deux noms dans le titre – mais l’auteur raconte ça à merveille. L’évolution de la relation est progressive, évite tous les pièges du genre, et reste constamment nuancée ; chacun d’eux a ses propres objectifs ou héritage, ainsi qu’une vision du monde en fonction de leurs valeurs et principes, et rien n’est figé. Stéphane arnier nous livre ainsi un texte subtil sur l’altérité, empreint d’un doux – et salutaire – optimisme sur la manière dont les gens peuvent se rapprocher. Certes, l’esprit chagrin y verra peut-être un peu de naïveté – ou alors je suis irrécupérablement pessimiste – mais La Brume l’emportera n’est pas manichéen pour autant. Tous les personnages, y compris les personnages secondaires ou antagonistes, ont leur part d’ombre, en lien avec les illusions dont ils se bercent. Ceux-ci gagnent en épaisseur au fil du récit et l’auteur sait jouer avec les révélations et les petits – beaux ou sales – secrets, pour nous surprendre et faire avancer son histoire.

« J’ai grandi avec ces histoires, Keb. Et quand le mont Granir s’est réveillé, mon père m’a assuré que c’était un signe. Là-bas nous attendait un accès à Pu’uza. Cela m’obsédait. Et comme je dirigeais le plus puissant des clans et que mon père était le plus respecté des kaipuna, quel autre choix avaient les nôtres que de nous suivre ? Ils m’ont confié le bâton-océan et ils ont embarqué sous mes ordres. J’ai donné le cap et mené tout le monde à l’offensive, d’abord sur vos côtes, puis vers le mont Granir. »

Ainsi, Stéphane Arnier prend son temps, et met en scène toute ses échelles, comme des poupées gigognes. Cette brume et nos deux personnages, représentants de deux grandes civilisations successives et en guerre, incarnent le temps long. L’histoire qui ne laisse que souvenirs glorieux ou amers – souvent les deux – et quelques ruines oubliées, aux usages parfois inconnus, mémoires de pierre et de nostalgie. La nature, s’incarnant en océans, montagnes et volcans est finalement le seul repère qui reste. On retrouve ici les différentes mythologies de l’effondrement et des cycles propres aux first nations, existantes ou légendaires, des autochtones – à prendre ici au sens étymologique du terme, « chtonien », qui vient de la pierre – de l’Amérique ou du Pacifique voire aux Atlantes. Il y a aussi le temps plus court, celui de la vie passée, que l’on connait déjà pour l’avoir vécue et pour laquelle on peut ressentir une douce nostalgie, ou de la honte et amertume. La couverture est à nouveau très évocatrice, entre un personnage qui semble regarder derrière lui, quand une autre va résolument de l’avant. Car quand la magie s’invite, qu’elle permet et promet de repartir à zéro, que faut-il faire ? Et que faut-il faire de tous ces souvenirs ?

La brume l’emportera est un beau texte de Fantasy positive, qui conjugue habilement action et émotions, avec deux très beaux personnages. Je m’en souviendrai.

Vous aimerez si vous aimez les voyages, la magie, la brume.

Les

  • Non Keb, on ne peut pas raconter ceci en une seule nuit…

Les +

  • Mara, personnage tellement solaire !
  • Une couverture subtile, parfaitement adaptée (et que, pour une fois, je préfère à l’édition d’origine)…
  • …et un très beau titre

Extraits choisis de La brume l’emportera sur la blogosphère : Un roman qui mérite d’être découvert (oui !) pour FeyGirl ; excellent pour Baroona (que je remercie au parage de m’avoir encouragé à le lire)

Résumé éditeur

Un matin, la brume est apparue à la surface de l’océan. Montant chaque jour un peu plus, inexorablement, elle engloutit le monde et dissout tout ce qu’elle touche. Les rescapés survivent en gravissant les montagnes, aussi haut qu’ils le peuvent. Le berger Keb Gris-de-pierre est de ceux-là. Il a déjà tout perdu lorsqu’il rencontre Maramazoe, redoutable guerrière du peuple des mers, devenue paria. Bien qu’issus de peuples ennemis, tous deux sont contraints de s’allier pour échapper à la brume, trouver des réponses sur son origine… et, peut-être, le moyen de la dissiper.

La brume l’emportera de Stéphane Arnier, aux éditions Folio Fantasy (2025, précédente édition chez Mnémos en 2024), 512 pages.

15 commentaires sur “Chronique – La brume l’emportera, Stéphane Arnier

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  1. Avec plaisir ! Je suis ravi que tu l’aies apprécié et que tu propages la bonne parole sur ce livre qui a trop peu fait parler de lui à mon goût. Une chose est sûre : la brume n’a pas emporté mon enthousiasme, un an après je suis toujours aussi heureux de l’avoir lu !

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    1. On a tous nos livres coups de cœur que l’on trouve insuffisamment connus, voire appréciés. Ça pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un chouette billet (collectif) de blog.
      Ici, c’est un vrai bon livre, avec tous les ingrédients.

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    1. Blague à part, une excellente découverte de mon côté, proche du coup de cœur, je l’ai d’ailleurs lu deux fois^^ (j’avais trop tardé pour rédiger mon avis après ma première lecture, du coup ça m’a donné un prétexte 😉 ).

      Aimé par 1 personne

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