Chronique – Cimqa, Auriane Velten

Il y a deux ans, j’avais chroniqué AfterR d’Auriane Velten, véritable coup de cœur, et texte remarquable pour un premier roman. Cimqa est donc son deuxième, dont je guettais la sortie poche pour voir si elle transformait l’essai, avec la pointe de curiosité supplémentaire quant aux différences ou similitudes d’un texte à l’autre. Sorti en avril de cette année, il tombait à point nommé pour rééquilibrer une liste de lecture d’auteurs très masculins, et anglo-saxons ; de surcroit, un one-shot ne se refuse pas, et encore plus quand on s’aventure en terrain totalement inconnu.

Et Cimqa est une belle démonstration des qualités d’Auriane Velten ainsi que de sa capacité à changer de thématique. Ici, pas de post-apo dystopique – et finalement assez classique – mais un texte de SF qui postule la capacité de rendre réel ce que l’on imagine. Une idée qui permet de questionner la manière dont une telle innovation pourrait être utilisée à l’heure du néo-libéralisme, tout en faisant la part belle aux personnages et à leurs failles.

Le livre démarre par le bouleversement que connait la planète avec « L’évènement ». Sarah, un de nos personnages principaux, découvre avec crainte, puis rapidement avec fascination, que l’espace semble bouleversé, comme si les distances et les dimensions avaient changé. Petit à petit, il s’avère qu’une dimension de plus, une cinquième donc, s’est ajoutée et que celle-ci permet de convoquer ce que l’on imagine. Un des deux fils narratifs est consacré à la jeune et pétillante Sarah, et permet de raconter la prise de conscience du phénomène, sa diffusion puis, petit à petit, les conséquences qui en découlent. Cette technique d’écriture est efficace, et fait à nouveau ses preuves, en permettant d’éviter une longue exposition : nous découvrons tout ceci en même temps que les personnages. Même si peu d’éléments scientifiques sont introduits par l’autrice – pas de hard SF ici -, il s’agit bien d’un texte de SF. Il y une explication du processus, dont la compréhension permet de faire avancer l’intrigue, des scientifiques et même les questionnements éthiques qui en découlent.

« La chose la plus merveilleuse du monde est en train d’arriver, et maman ne le veut pas. C’est vrai que les gens qui ont pensé à faire apparaitre Pégase, c’est pas des gens connus, avec des diplômes, ou des qui passent à la télé, mais Sarah est quand même d’accord avec eux. Ils ont raison de dire que maintenant les histoires peuvent devenir vraies. Il suffit de les imaginer assez fort. C’est tout. C’est pas compliqué ! »

Auriane Velten alterne l’histoire de Sarah avec un autre fil narratif, mettant en scène… Sara. Celle-ci est une adulte dont le travail consiste à utiliser cette dimension de l’imagination pour l’industrie du divertissement ou de la publicité. Lors de la première partie du roman, l’effet de contraste est saisissant, entre une Sarah curieuse et espiègle, qui perçoit toutes les possibilités ouvertes par l’Evènement et une Sara qui a probablement eu les mêmes rêves et espoirs, mais qui se sont heurtés aux problématiques d’adultes de notre monde, et qui voit les années défiler. Régulièrement, la question de l’argent est évoqué : elle a besoin de ce travail pour vivre, même s’il n’est pas épanouissant – bien au contraire – et signifie finalement renoncer à l’imagination. Car travailler pour une entreprise néo-libérale implique que la priorité est la recherche du profit, que l’initiative n’a que peu de place, entre le spectateur – client – qui doit voir ce qu’il a envie de voir, ou ce que les échantillons « représentatifs » dessineraient comme tendance, et les pyramides d’organisation, à base de vocabulaire bull shit de RH et autre management ou mercatique. Le texte gagne en nuance et complexité au fil des pages, quand Sara l’adulte arrive à trouver un équilibre ou que Sarah la jeune réalise que les entreprises ne sont pas les seuls – voire les pires – acteurs à s’intéresser à ce potentiel de l’imagination.

« D’autant que, Sara l’a reconnu avec le recul, elle devait être particulièrement pénibles à vivre à l’époque. Le passage des quarante-cinq ans l’avait déprimée. Eva aussi, qui avait du mal à admettre que son corps vieillissait et que « les petits jeunes » de l’atelier avaient maintenant plus d’endurance qu’elle. Mais Sara avait encore plus de difficultés à gérer ses aspirations professionnelles. Elle n’avait plus eu, depuis des années, que des propositions de cimqas publicitaires. Elle qui était sortie première de sa promotion, ses anciens camarades auraient été bien surpris en découvrant ce qu’elle avait fait de sa vie. Ou plutôt, ce qu’elle n’en avait pas fait. »

Cimqa met en scène très peu de personnages, et celles-ci sont vraiment au cœur de l’intérêt de l’autrice. Il y a bien sûr ce qui relève de la Cinquième dimension et donc de la capacité à continuer à croire en ses rêves, ainsi que toutes les conséquences sur le quotidien et l’entourage. La famille de la jeune Sarah est celle d’un divorce, entre une mère qui veut protéger sa fille de ce qui est peut-être une menace et un père lointain. Sara adulte est en couple avec Eva mais leur relation est fragilisée par les conséquences de son travail : un burn-out qu’elle ne veut pas reconnaitre – difficile quand on travaille sur l’objet de ses rêves – et qui se manifeste par un psoriasis de plus en plus invasif. Dans les deux cas, j’ai trouvé que les histoires sonnaient justes, avec des personnages tout en nuance, avec leurs belles qualités mais aussi leurs failles. Suivre deux personnages, aux nombreux traits communs, à différentes étapes de leur vie, donne une véritable profondeur. Ce choix narratif permet également de créer un suspense, une attente, car les prénoms sont proches, leur amour pour la dimension de l’imagination évident – amour peut-être supérieur à celui voué aux proches ? – ce qui conduit à se demander s’il y a une relation, et qu’elle serait-elle, tant les possibilités ouvertes par l’idée de base du texte sont nombreuses. Je ne spoilerai pas.

Cimqa est donc un texte chargé d’émotions, traitant du pouvoir – terme à envisager dans une large acception – de l’imagination, où on pourrait déceler une parabole portant sur les auteurs et les autrices : leur plume est-elle encore libre, la création débridée, dans notre monde ?

Vous aimerez si vous aimez la SF engagée, un petit rappel salutaire de notre confort… et des normes que l’on interroge peu.

Les

  • Un peu de suspension d’incrédulité parfois nécessaire
  • J’ai parfois eu l’impression que tous les enjeux d’un tel bouleversement n’ont pas été envisagés

Les +

  • Un texte riche en émotions
  • Les deux fils narratifs équilibrés, aussi intéressants l’un que l’autre
  • Le petit twist final

Extraits choisis de Cimqa sur la blogosphère : Une belle ode à la création pour Steph ; le problème, c’est le capitalisme pour Erdorin.

Résumé éditeur

Un matin, toute l’humanité perd l’équilibre. La Terre vient de s’ouvrir à une cinquième dimension : l’imagination, depuis laquelle il devient possible de faire apparaître momentanément n’importe quel objet ou créature imaginable. Tandis que la petite Sarah apprend à faire durer ces apparitions, son talent suscite l’intérêt d’une équipe de scientifiques.
Ailleurs, Sara travaille pour la plus grande entreprise de l’industrie du divertissement, qui a la mainmise sur un accès à l’imagination très réglementé, mais sa liberté de création est si entravée que l’anxiété la ronge. Les destins de Sarah et Sara s’écrivent autour d’une même question : la magie est-elle condamnée à ne devenir qu’une nouvelle source de pouvoir et de profit ?

Cimqa d’Auriane Velten, aux éditions FolioSF, (2025, édition grand format Mnémos 2023), couverture d’Hervé Leblan, 432 pages.

5 commentaires sur “Chronique – Cimqa, Auriane Velten

Ajouter un commentaire

  1. Malgré tous les bons avis, je ne m’étais pas penchée sur After parce que le post-apo m’attire peu… Du coup,j ‘ai plutôt craqué sur celui-ci lors de sa sortie poche et j’ai l’impression d’avoir eu raison, s’il y a la même qualité de plume et de développement d’univers.

    Aimé par 1 personne

Répondre à Jean-Yves Annuler la réponse.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑