Chronique – Foodistan, Ketty Steward

Le format des novellas, ou romans courts, semble rencontrer de plus en plus de succès. Entre la collection Une Heure Lumière du Bélial, celles éditées chez l’Atalante, au Passager Clandestin ou encore 1115, le choix ne manque pas. J’ai découvert lors des Utopiales 2024 cette nouvelle venue, la collection RéciFs, lancée la même année par les éditions Argyll. Un F majuscule comme Féminisme : la ligne éditoriale de la collection propose des textes d’autrices – engagées – et la charte graphique a été confiée à Anouck Faure. Entre ces éléments d’unité et les numéros de tranche, j’y vois une reprise de la recette UHL, et je m’en réjouis.

Foodistan n’est pas le premier de la série (il porte le numéro 3) mais celui dont la Quatrième m’a le plus intrigué sur le moment. Un texte post-apo, basé sur le thème de la ressource alimentaire et prenant place en France, promettait une vraie originalité. Promesse tenue dont j’ai aimé l’inventivité, ce nouveau monde imaginé et le miroir qu’il nous tend, même si j’ai été un peu décontenancé par l’absence du classique schéma narratif. Chronique 100% sans jeux de mots ou figures de style alimentaires.

Ketty Steward postule un futur où le changement global a finalement franchi les différents points de bascule pour se transformer en véritable apocalypse, dont l’un des marqueurs et conséquences a été la raréfaction de la ressource alimentaire, entrainant logiquement une crise démographique. De cette catastrophe, une nouvelle vision du monde est née, remettant les besoins vitaux au centre des préoccupations sociales. La France, riche de son patrimoine gastronomique et de sa puissance agricole est désormais le Foodistan. L’alimentation, à la fois dans sa recherche, mais aussi sa consommation et les rituels qui y sont liés, est devenue l’élément central. Cette nouvelle organisation pourrait être résumée par l’adage « dis-moi ce que tu manges – et comment – je te dirai qui tu es ». Ainsi, Foodistan pourrait s’inscrire dans le genre post-apo, ce dernier ayant la tendance d’être parfois complaisant avec la violence, sous prétexte – fallacieux ? – de la dénoncer, devenant ainsi père de la dystopie. Mais l’autrice prend le genre à contre-pied et décide d’imaginer un monde qui lorgne davantage in fine vers l’utopie ; point de cadavres, de corps faméliques ou d’actes de pillage, voire de cannibalisme, mais un univers sain, qui a su – et dû – questionner les conventions et traditions construites puis héritées. Comme dans Top Chef, on déstructure, on revisite.

« Avant la Faim, la nourriture occupait une place moins centrale. Il existait cependant des rituels en lien avec les repas.
Le dîner de Noël par exemple, était une occasion spéciale, quoique différente en fonction de l’âge.
Les adultes célébraient la naissance d’un prophète-fils-de-Dieu issu de leur tradition religieuse, dont ils fêtaient aussi la mort, à un autre moment de l’année.
Pour les enfants, cette date concernait la visite d’un vieillard assez souple pour s’introduire clandestinement dans les maisons afaim d’y déposer des cadeaux. Seuls les enfants sages et ceux dont les parents disposaient de suffisamment de moyens étaient certains de recevoir un jouet.
Ni le dieu-fait-homme ne le vieux généreux n’existaient vraiment, mais petits comme grands s’efforçaient d’y croire, parce que ces personnages leur permettaient de faire bombance.
Ils décoraient parfois un arbre coupé ou sa réplique en matière plastique et organisaient un repas, parfois trois de suite : la veille de Noël, le jour de Noël et le lendemain.
»

Une partie du passé à été archivée, et notamment tout ce qui a trait à l’alimentation, de sa production à sa consommation. L’autrice utilise la prise de distance permise par la Science-Fiction pour observer, et faire preuve de critique, vis-à-vis de nos pratiques actuelles. Comme nous trouvons notre passé parfois rétrograde, voire obscur – exceptée la team du « c’était mieux avant » connue aussi sous le nom de « je me rappelle de ce qui m’arrange » – les personnages de Foodistan regardent notre présent comme leur passé. Le gaspillage est pointé du doigt, en lien avec le rôle démentiel pris par les firmes transnationales de l’alimentaire, ou encore la consommation de viande, ancien marqueur social de richesse, aujourd’hui marqueur politique de la team citée précédemment. La collection de novella RéciFs s’inscrit dans la ligne éditoriale d’Argyll : l’intersectionnalité en est le cœur, ici avec un texte articulant féminisme et Changement Global. Je m’interroge toujours sur la portée de ces récits, celles et ceux qui les lisent étant déjà – je me trompe peut-être, et je l’espère – acquis à ces questions. Un Service Presse a-t-il été envoyé à la rubrique littéraire du Figaro et Yann Moix ?

« Menu : Dune
Bouillon de fanes de navet des deux lunes d’Arrakis.
Navigateurs flottant dans leur cuve.
Crumble au melon de Caladan et aux épices.
Boisson conseillée : un vin blanc léger ou un roïbos nature. »

La langue, et par corollaire son évolution, et le reflet d’une culture. Cela commence par le nouveau nom de la République Française, devenue le Foodistan, Etat qui s’est appuyé sur ses traditions et patrimoines gastronomiques pour subsister, muter, face à la crise. Celle-ci à d’ailleurs un nom : la « Faim ». Ketty Steward utilise le prétexte de son contexte, et renforce ce dernier, en jouant sur les mots ; les termes d’usage courant sont remplacés le plus souvent par leurs homonymes ou mots proches appartenant au champ lexical de la nourriture : social devient satial, régler remplacé par régalé, crise par cerise. L’autrice prend également un plaisir évident à utiliser en priorité les mots qui ont déjà un double sens, comme le « gratin » – il y a toujours des élites désireuses de se singulariser – et prouve ainsi que notre langue est déjà très imprégnée du champ lexical alimentaire. Elle prolonge également l’expérience formelle, au-delà des mots, par un recours à différents types de textes : il y a les épigraphes de Hector Vugo, historien et satiologue, et qui permettent de glisser quelques éléments de world builing ; les recettes de cuisine, inspirées d’anciens textes de SF – vive la métatextualité – ; le journal de la narratrice elle-même ; des extraits de textes, comme la Bible, qui évoquent la nourriture.

En somme, Foodistan est une enivrante – je reviens sur ma promesse introductive – expérience littéraire où Ketty Steward nous fait profiter de son amour des mots et de la gastronomie, des sujets peut-être trop abandonnés à la Réaction.

Vous aimerez si vous aimez la SF engagée, un petit rappel salutaire de notre confort… et des normes que l’on interroge peu.

Les

  • Un texte aux allures de conte, qui a manqué d’intrigue pour moi

Les +

  • Une bien jolie couverture, évocatrice
  • Le travail sur la langue
  • De l’originalité

Extraits choisis de Foodistan sur la blogosphère : le Chroniqueur se livre à une analyse poussée, mettant en évidence la polytextualité ; une belle réussite pour Anne-Laure.

Résumé éditeur

« Pour le dire clairement, mes parents et mes grands-parents sont nés dans la ville souterraine de Hungerland, persuadés, comme moi, comme beaucoup d’entre nous, d’être dans la dernière ville peuplée par des humains ; acceptant, de ce fait, les règles imposées par ceux qui se présentaient comme des sauveurs : nos employeurs. »

Après la Faim du monde, la France est devenue le Foodistan. Les anciennes divisions sociales ont disparu, désormais remplacées par des régimes alimentaires : panivores, capacivores, pastavores… Chacun de ces régimes façonne ses propres mythes, sa propre langue, ses propres coutumes, ses propres recettes.
Dans un monde où la poursuite de la sustentation est devenue la quête essentielle de tous et toutes, le destin de Maelle l’emmènera à travers les différentes strates du Foodistan. Au fil de rencontres extravagantes, elle découvrira les régimes les plus excentriques et s’enrichira de nouvelles recettes. Au risque de publier son propre livre de cuisine ?

Foodistan de Ketty Steward, aux éditions Argyll, collection RéciFs (2024), couverture d’Anouck Faure, 128 pages.

11 commentaires sur “Chronique – Foodistan, Ketty Steward

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  1. Malgré des chroniques plus succulentes les unes que les autres, j’avoue que je reste dubitative. J’ai du mal à appréhender l’originalité de cette narration. Alors que le sujet en revanche matière beaucoup et que j’aime lire quand elle joue avec les mots et les concepts.
    J’adore la petite pique à Yann Moix 🤣

    Aimé par 1 personne

    1. C’est vrai que c’est assez particulier. J’ai acheté Re:Start, mais je ne sais pas quand est-ce que je vais le lire…

      Je sens que je commence à avoir besoin de Space Op, de sense of wonder, voire d’action 😅

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