Chronique – L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk

L’homme qui savait la langue des serpents de Andrus Kivirähk

On passe parfois à côté de certains titres, tout auréolés du prix de l’imaginaire – 2014 en l’occurrence – qu’ils soient. Dans ce cas, c’est le hasard d’une mise en évidence dans ma librairie, au rayon « littératures étrangères », qui me l’a fait fait découvrir. Tous les astres étaient alignés : une maison d’édition que je ne connaissais pas (au catalogue éclectique et qui n’est pas spécifiquement imaginaire) pour un objet original, un auteur d’une nationalité – l’Estonie – que je n’avais pas encore lue et une quatrième intrigante. J’étais tout de même dubitatif, suffisamment pour laisser végéter le livre durant une année dans ma PAL, car cette même couverture arbore des extraits de critiques élogieuses issues de Télérama et du Magazine littéraire, autant de repoussoirs pour moi. Le prix lui-même m’a parfois laissé un arrière-goût désagréable. La surprise en est d’autant meilleure. L’homme qui savait la langue des serpents est une fable païenne dans le contexte d’une Estonie passée, propice à une réflexion sur la modernité et centrée sur un héros tragique.

L’homme qui savait la langue des serpents a pour cadre un contexte qui sort de l’ordinaire, l’Europe de l’Est à une époque médiévale, voire antique et peut-être même préhistorique par certains aspects. Les protagonistes sont essentiellement des habitants de la forêt où ils trouvent tout ce qui est utile pour subvenir à leurs besoins. Et il faut comprendre « habitants de la forêt » au sens premier : il ne vivent pas dans une hameau au centre d’une clairière, mais bel et bien en son cœur, dans des espaces non défrichés ; ils vivent de cueillette et surtout de chasse, la viande étant leur source d’alimentation principale. Ces habitants pratiquement néanmoins l’élevage, mais de loups, qui servent à la fois de montures et de source de lait. La religion qu’ils pratiquent est d’inspiration païenne, avec un culte centré sur les ancêtres et surtout sur les génies et autres esprits de la forêt.

« La Salamandre, c’est une espère de grand serpent. Le plus grand de tous, encore bien plus grand qu’une vipère royale. Elle est vaste comme la forêt, et elle vole. Elle a des ailes immenses. Lorsqu’elle s’élève dans le ciel, elle cache le soleil et la lune. Autrefois, elle le faisait souvent et elle dévorait nos ennemis, tous ces hommes vêtus de fer qui arrivaient sur nos côtes dans leurs bateaux. Et lorsqu’elle les avait croqués, leurs richesses étaient à nous. Nous étions puissants et prospères. On nous craignant, car personne n’était jamais revenu en vie de nos rivages. Mais on savait aussi que nous étions riches, et l’avidité était plus forte que la peur : il y avait toujours de nouveaux bateaux qui voguaient vers nos rivages pour s’emparer de nos trésors, et la Salamandre les ravageait tous. »

Cependant ce monde change. La majeure partie de la population a quitté la forêt pour vivre de l’agriculture et de l’artisanat. Evangélisés depuis peu, ils renoncent à leurs anciennes coutumes et pratiquent cette nouvelle religion monothéiste venue de l’ouest. Mais Andrus Kivirähk se garde bien de donner une opinion tranchée sur cette évolution. Certes, les villageois produisent désormais céréales et pain mais ils se passent de viande et se tuent au travail. Les habitants du bois apprécient la simplicité de leur mode de vie mais admirent la complexité des outils façonnés par les artisans. Quant au deux religions, ancienne et nouvelle, il s’agit essentiellement de pratiques que l’on ne comprend guère, auxquelles on obéit sans discuter. L’auteur manie ici beaucoup l’ironie entre un paganisme à pratiquer tel qu’il l’a toujours été, au nom d’une tradition, et un christianisme à suivre car exotique et à la mode. Finalement, les risques de bigoterie et de servitude sont les mêmes.

« « Ulgas. Il reste très peu de monde dans la forêt. Nous sommes parmi les derniers, et il est tout à fait possible que d’autres encore s’en aillent au village. Notre temps est compté et tôt ou tard, tous tes génies et tes ondins vont sombrer dans l’oubli. Est-ce que ça vaut vraiment la peine d’empoisonner le peu de temps qui nous reste avec ce genre d’imbécilités ? J’ai bien peur que tu ne sois le dernier Sage et qu’après ta mort personne ne se souvienne plus qu’un ondin vivait par ici ; et lorsque les villageois partis cueillir des fruits rouges arriveront jusqu’au ici, ils s’y baigneront de bon cœur et leurs galopins feront pipi dans tes eaux sacrées ». »

Ce contexte et ses thématiques s’incarnent dans Leemet, le garçon puis l’homme et enfin le vieillard qui savait la langue des serpents. Le roman est une biographie, un recueil de souvenirs, où l’on voit ce personnage grandir. Né dans un village, symbole d’une forme de modernité, il est le dernier à avoir appris, de son oncle, la langue des serpents. Cette dernière permet de communiquer avec les reptiles – dont la mauvaise réputation est créée par le christianisme – mais aussi avec les autres espèces et de les plier à sa volonté. Tout au long du roman, on vit avec lui ses tiraillements, ses contradictions. Il aime sa vie et son bois mais est attiré par le village et ses habitants, tout en raillant leurs mœurs ineptes ; de retour dans la forêt, il est considéré comme un étranger et ne se sent pas vraiment à sa place. Condamné à être toujours le dernier, il ne sait pas s’il doit s’en réjouir, le regretter, être nostalgique… Andrus Kivirähk signe un très beau roman sur un thème intemporel : l’impression de ne pas être de la bonne époque.

Vous aimerez si vous aimez la fantasy dépaysante, aux allures de mythe national.

Les +

  • Dépaysant
  • Ne tombe pas le piège d’une caricature simpliste
  • La très intéressante et éclairante postface du traducteur

Les –

  • Certains passages que certain.e.s trouveront peut-être un brin WTF

L’homme qui savait la langue des serpents sur la blogosphère : Pour Symphonie, c’est un véritable coup de cœur également. Post Tenebras Lire est plus mitigée.

Résumé éditeur

L’Homme qui savait la langue des serpents raconte l’histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, de son oncle qu’il aimait tant, d’une jeune fille qui croyait en l’amour, d’un sage qui ne l’était pas tant que ça, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons un peu épouvantés par tout ce qui précède.

L’homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk, traduction de Jean-Pierre Minaudier, Couverture de Denis Dubois, aux éditions Le tripode (parution vo en 2007 – traduction de 2013, présente édition de 2015), 480 pages.

Grand prix de l’imaginaire 2014

8 commentaires sur “Chronique – L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk

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  1. J’avoue que ce titre m’attire autant qu’il m’effraie. Pas vraiment certaine que ce soit pour moi mais la découverte est tout de même attirante.

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  2. Un très bon livre trop méconnu, malheureusement. Je suis assez triste de ne plus en avoir un souvenir vif, mais je me souviens très bien qu’il m’a marqué et que je le place à coup sûr si quelqu’un recherche une lecture estonienne – comment ça ça n’arrive jamais ? 🙈

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