Chronique – Ronde de nuit, Terry Pratchett

Ronde de nuit de Terry Pratchett

Samedi nécromancie. A la suite de ma chronique portant sur Danse avec les Lutins, il me paraissait logique de prolonger avec un retour sur un tome du Disque-monde. Je lis un Pratchett de temps en temps, dans l’ordre. Une lecture doudou, où je sais que je vais passer un bon – dans le pire des cas – moment. Là, ce ne fut pas bon. Ce fut excellent. Il s’agit désormais de mon tome préféré du Disque-Monde, alors que c’est pourtant peut-être le moins « pratchettien ».

Ce tome s’inscrit dans le « cycle » du guet, là où le regretté auteur interrogeait des questions essentiellement sociales comme la diversité ou le genre. Au fil des tomes, le guet s’était enrichi de très nombreux personnages, toujours bigarrés et intéressants. Cela m’inquiétait tout de même un peu car je me demandais ce qu’il pouvait bien y ajouter. Justement, Pratchett est un malin : pour éviter la redite ou la surenchère, il sort de sa zone de confort et prend des risques.

À la suite d’un incident magique, le commissaire Vimaire – peut-être le personnage le plus fouillé du cycle – se retrouve envoyé dans le passé, ainsi que le tueur psychopathe qu’il pourchasse. Mais pas n’importe quand, forcément. À un moment où Ankh-Morpork n’est pas encore la « puissante » métropole que l’on connait (si ! si !), où Vétérini n’est pas encore le patricien, mais surtout quand le guet n’est pas aussi bien organisé et efficace (si ! si !) et que Vimaire n’est qu’un petit bleu. Pratchett répond à de nombreuses interrogations sur le passé de la ville, l’accession au pouvoir du patricien ou encore les débuts de Vimaire. L’exercice était pourtant dangereux. Être explicite sur le passé d’un personnage, raconter ses débuts et donc ses moments de vulnérabilité, est le meilleur moyen de casser un mythe. Le défi est pourtant relevé haut la main, encore plus pour Vétérini, personnage badass et difficile à manier en tant qu’auteur, et ajoute finalement de la profondeur aux protagonistes.

« Oui. Ta façon de te tenir. Les officiers se tiennent comme ça. Tu manges bien. Peut-être trop bien. Tu pourrais perdre quelques kilos. Et puis t’es ouvert de cicatrices. Je les ai vues chez Moussu. T’as les jambes bronzées à partir du genou et pour moi ça veut dire « agent du Guet », parce qu’ils se baladent les pattes à l’air. Seulement je connais tous les agents de la ville et t’en fait pas partie, alors t’es peut-être un militaire. Tu te bats à l’instinct et t’hésites pas à porter des coups bas. Ça veut dire que t’as l’habitude de défendre ta vie dans une mêlée, ce qui est bizarre parce que ça me fait penser à un troufion, pas à un officier. Il paraît que les gars t’ont fauché une bonne armure. Ça, c’est un truc d’officier. Mais tu portes pas de bagues. Ça c’est typique d’un troufion : les bagues s’accrochent partout et peuvent t’arracher un doigt si tu fais pas gaffe. Et t’es marié. »

L’auteur livre également un rToujours en termes de risques et d’ambition, Pratchett vise haut dans sa source d’inspiration. Car il n’exploite pas moins que le thème des révolutions du XIXe comme cadre du récit. En effet, à la lecture des tomes, et surtout les avancées techniques qu’il a intégrées, Ankh Morpork ressemble de plus en plus à une mégapole du XIXe siècle, comme Londres, ou Paris dans ce cas-là. Dès le début, on sent une atmosphère pesante. L’auteur reste dans l’implicite, mais il évoque des révolutionnaires, des émeutes, un patricien despotique qui a recours à la torture et à la répression… Puis le mot barricade est lâché, un personnage évoque la solidarité et le partage entre tous… La dimension sociale des histoires du guet est donc cette fois poussée un cran un dessus, avec une inspiration issue du Printemps des Peuples de 1848, ou plus probablement de la Commune de Paris de 1871. C’est un sujet ardu et pourtant il arrive à rendre compte de l’espoir suscité, mais aussi des déceptions, des moments de gloire et du terrible prix à payer. Clairement, pour Vimaire (et Vétérini), il fallait un évènement à la hauteur. D’ailleurs, puisque l’évènement est majeur pour l’histoire du Disque-Monde, on retrouve des éléments du tome Procrastination. La lecture préalable n’est pas indispensable mais aide – et comme c’est un bon tome, aucune raison de s’en priver.

Enfin, et c’est la conséquence des choix précédents, la forme aussi est différente. Le roman est sensiblement plus épais, n’est pas choral – nous n’avons presque que le point de vue de Vimaire – et est aussi plus lent. De plus, c’est moins drôle qu’à l’accoutumée, et surtout plus dur. Je m’étais déjà fait la réflexion en lisant La Vérité : il y a des méchants vraiment méchants et des morts. Là, entre un psychopathe, un flic aux méthodes dignes de la SS, et une insurrection, ça n’est pas tout rose. C’est assez logique finalement. C’est un tome particulier, aux enjeux et à l’intensité dramatique très élevés. Trop d’humour ferait retomber l’ensemble. Mais l’expérience de Pratchett parle, car cela reste malgré tout un roman du Disque-Monde, et l’équilibre est parfaitement dosé. L’humour au bon moment permet de créer du contraste et de mettre en valeur des scènes plus dures ou plus tristes. Cela redonne aussi un peu de lumière et de relief à des personnages qui devaient s’effacer devant le nombre toujours plus élevé de protagonistes des tomes précédents.

Vous aimerez si vous aimez le Disque-Monde, la fantasy parodique mais pas que.

Les +

  • L’évolution de Vimaire, entre passé et avenir
  • Vétérini
  • Tous les personnages
  • Le cadre de fond

Les –

  • On est un peu perdu au début
  • Il est souhaitable d’avoir lu d’autres tomes avant, surtout ceux du Guet.
  • Une couverture poche moins inspirée que la version Atalante.

Résumé éditeur

Le commissaire Vimaire n’aurait jamais dû poursuivre un tueur sur les toits de l’Université de l’Invisible. Un accident est si vite arrivé. Une chute stupide dans la bibliothèque et le voilà projeté trente ans dans le passé… avec l’assassin. Vimaire va se retrouver face à une version plus jeune de lui-même. Que faire sinon former ce jeune homme à devenir un bon policier et assister à la naissance du Guet ? Mais Vimaire sait qu’il ne doit pas modifier le passé au risque de voir disparaître son présent : sa femme et son futur bébé !

Ronde de nuit de Terry Pratchett, traduit par Patrick Couton, aux éditions Pocket (2011, première édition VF à l’Atalante en 2006, parution VO en 2002), 473 pages.

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