Chronique – Le Passeur de Prospera, Justin Cronin

J’aime parfois épiloguer sur les maisons d’édition, et notamment la présence, ou non, d’une collection imaginaire dédiée – voire plusieurs déclinée en sous-genre. Et parfois, certains choix paraissent incongrus, comme celui de classer Le Passeur de Prospera, et Justin Cronin, en collection générale ; il s’agit pourtant bien de SF. L’effet est peut-être de permettre à une partie du lectorat de lire par hasard de la SF et de réaliser, même partiellement, que le genre a de l’intérêt ; effet plutôt réussi car le livre a de très bon retours chez les lecteurs « généralistes ». Mais si on met la casquette du vieux fan désabusé, qui ne sait pas où il a mal – enfin si, aux articulations – on peut se demander si le livre est si réussi que ça.

Le Passeur de Prospera a tout du best seller, en recyclant des éléments de SF déjà vus – usés même ? Une dystopie qui s’effrite petit à petit, présentée au moment où sa chute devient donc envisageable, mais qui cache autre chose…

Dès les premières pages, le décor est posé. Prospera – le nom ne s’invente pas, mais est volontaire – est une petite île paradisiaque, version rêve américain de la haute bourgeoisie. Tout le monde est beau, riche, intelligent et vie en parfaite harmonie. La vie est méticuleusement organisée, rangée, du début à la fin. Les couples contractualisent une vie commune puis décident d’adopter un pupille, qui est un adulte réitéré. Ce concept est le cœur du récit : arrivés à un certain niveau de vieillesse, les habitants doivent embarquer un bateau où leur corps et leur esprit seront réinitialisés avant d’être à nouveau injectés sur Prospera, adoptés par des couples – point de procréation naturelle donc. Une forme de recyclage eugénique permanent, pour garantir une population stable occupée largement dans une création superficielle et des rencontres mondaines. Ce système est rendu possible par un recours élevé aux technologies, drones pléthoriques munis de caméras bien évidemment mais aussi et surtout des implants et notamment celui qui affiche un score de « bonne forme », à la fois physique mais également conditionnée par l’état moral du sujet. Rien de bien original donc, mais dont la répétition témoigne d’une angoisse quant à certains délires techno-fascistes.

« Quitter Prospera est, bien entendu, interdit. La divulgation de notre existence ne manquerait pas de tout menacer. Mais qui pourrait désirer quitter un tel endroit ? De temps à autre, on entend parler de quelqu’un – toujours un membre du personnel d’appui – qui a stupidement tenté de voyager au-delà du Voile. Mais comme personne n’est jamais revenu, et que notre secret est resté inviolé, on peut sans risque présumer que ces fauteurs de troubles ont essuyé un échec. Peut-être que les mers les ont engloutis. Peut-être n’ont-ils trouvé aucun monde pour les accueillir, la civilisation s’étant au bout du compte entièrement auto-consumée. Peut-être, ainsi que le relate un conte largement répandu, ont-ils tout simplement navigué au-delà de la Terre, pour se retrouver dans le néant. »

À moins d’être adepte d’un régime à la chinoise, vous devriez trouver ces quelques éléments malsains et angoissants. D’autant plus que Le passeur de Prospera est un roman choral – plutôt bien fait, ce qui le rend addictif – et qu’une partie de l’action se déroule sur une autre île, connectée à la première mais au prix du passage d’une frontière extrêmement filtrante. Seconde pierre de la dystopie, après la surveillance de masse, les inégalités sociales et politiques marquées, et inscrites dans l’espace. Car pour que certains ne fassent rien, ou presque, et dans tous les cas rien de subi, il faut bien qu’une large partie de la population travaille. Il y a quelque chose de pourri sur cet archipel, suffisamment pour qu’une résistance ne s’organise en profitant du mépris lointain des élites. Justin Cronin s’inscrit donc dans cette branche des dystopies anglo-saxonnes récentes – en un peu moins manichéen peut-être – où nous sommes en présence du point de bascule, où quelques individualités ont suffisamment de charisme et de curiosité pour ruer dans les brancards. La question n’est pas de savoir si la table sera renversée, mais à quel prix, et qu’est-ce qui succèdera ?

« Elle a commencé à gravir le promontoire. Caeli n’avait pas tort ; moi aussi, je l’avais senti. Je savais que la convergence était un phénomène entièrement psychologique, auquel il ne fallait ni se fier ne prêter particulièrement attention. Alors pourquoi son départ m’emplissait-il d’un sentiment de perte aigu, d’une sorte de solitude instantanée ? Je me suis alors rendu compte que, pendant toutes ces heures qu’on venait de passer ensemble, je n’avais absolument rien appris de substantiel la concernant ; je n’avais tout simplement pas pensé à lui poser la moindre question d’ordre personnel. Cette bulle de temps qu’on avait partagée me paraissait hermétiquement close, isolée du reste du monde. »

C’est par son explication, le « pourquoi du comment », que Le passeur de Prospera se distingue d’autres dystopies. Dès le début, Proctor – oui, je sais… -, personnage principal et passeur de Prospera se débat avec des secrets. Il rêve, peut-être de vies antérieures, normalement effacées. il rencontre une jeune fille sur une plage, mais dont le passé, voire l’existence, est mystérieux. Surtout, quand il effectue le passage de son père – le moment où une personne âgée doit prendre le bateau pour être réitéré, ce dernier semble pris d’un accès de démence et lui révèle qu’il y aurait une vérité cachée. Proctor lui-même se débat dans une relation de couple bancale, feint un bonheur trop parfait ; il faut dire qu’il occupe une fonction importante, une position sociale prestigieuse. L’ensemble fonctionne : les indices d’un univers dont la cohérence s’effrite au fur et à mesure, un texte choral qui questionne les conséquences d’une révolution en cours… On regrettera tout de même les lenteurs du début, et la quantité d’information parachutée à la fin pour tout expliquer. Surtout, l’explication finale est en elle-même bien classique : peu de surprises donc.

Le passeur de Prospera est un texte à secrets, qui combine deux genres de la SF, sans les réinventer. L’intérêt viendra peut-être de leur association, ou pas.

Vous aimerez si vous aimez les dystopies qui basculent, découvrir la réalité derrière le voile.

Les +

  • D’excellentes idées, notamment l’idée du « passeur »
  • L’articulation utopie/dystopie
  • Un page turner même si…

Les –

  • …c’est long
  • … et convenu
  • Le syndrome du héros

Le passeur de Prospera, avis choisis sur la blogosphère : de la bonne came chez Ju lit Les Mots ; un formidable divertissement sur EmOtionS

Résumé éditeur

ISur l’île de Prospera règne une apparente harmonie : Proctor,  » passeur « , guide en silence les retraités vers le ferry qui les mène à la Crèche – terre promise de leur régénération… Seulement, le jour où Proctor doit embarquer son propre père, ce dernier tente de lui échapper. Non sans lui chuchoter, in extremis :  » Le monde n’est pas le monde. Tu n’es pas… toi.  » Hélas, les caméras de l’île n’ont rien perdu de la scène : côté autorités comme côté résistance, on soupçonne Proctor d’avoir percé le secret de Prospera. Derrière le voile de perfection, la réalité se met dès lors à vaciller…

Le Passeur de Prospera, de Justin Cronin, aux éditions Pocket, traduction de Sébastien Guillot, couverture de Tomàs Almeida, (2026, première édition en grand format chez Robert Laffont en 2025, VO de 2023), 768 pages.

Un commentaire sur “Chronique – Le Passeur de Prospera, Justin Cronin”

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  1. Merci pour le Tag 😉

    C’est un livre à tiroirs, à secrets et c’est vrai que j’ai particulièrement apprécié. Peut-être parceque je ne lis pas tant que ça de la SF, mais j’apprécie ce que ce propose l’auteur, même si ce n’est pas novateur. Je regrette, comme tu le dis certaines longueurs, et la fin précipitée où on apprend beaucoup de choses ! Mais c’est globalement un très bon livre 🙂

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