Je suis un lecteur quasi exclusif d’imaginaire, avec une préférence particulière pour la SF. Aussi, j’essaie d’être sélectif quand j’ajoute de la Fantasy dans ma PAL, car je trouve que le genre tourne assez vite en rond. Néanmoins, j’étais résolu à donner sa chance au premier tome des Maitres enlumineurs car les avis positifs étaient assez unanimes lors de la sortie grand format, et que ma première lecture de Robert Jackson Bennett, avec American Elsewhere – que j’ai chroniqué sur FB mais pas encore rapatrié ici, ce que je ferai bientôt – avait été un coup de cœur.
Je retrouve ici la patte de l’auteur et ce qui m’avait convaincu : un roman très cinématographique par son sens du rythme et du rebondissement, que l’on imaginerait sans peine adapté sur grand ou petit écran. Ainsi que des personnages auxquels on s’attache et qui ne sont pas monolithiques, et surtout une hybridation très malicieuse des genres. Car Les Maitres enlumineurs est un roman de Fantasy, certes, mais qui emprunte largement aux tropes du cyberpunk.
Commençons d’abord par la forme : Les Maitres enlumineurs est un authentique page turner. Avec pourtant plus de 750 pages dans cette version poche – on entre dans la catégorie des jolis pavés – mais qui se dévorent en quelques jours. L’auteur commence par un intro in media res très efficace, qui immerge directement dans l’ambiance et le décor : une scène de casse qui rappellera une accroche classique des univers médiévaux fantastiques. L’histoire est menée tambour battant entre scènes d’action, de diplomatie ou d’enquête ; les retournements de situation sont nombreux et les cliffhangers de fin de chapitre décaleront à coup sûr votre horaire d’extinction des lumières du soir. Le début du roman est très légèrement choral, ce qui renforce davantage cet effet d’attente et l’envie de poursuivre. Tout se révèle et s’accélère encore à partir du dernier tiers et le roman devient impossible à lâcher : on veut savoir comment les personnages vont s’en sortir, voire s’ils s’en sortent tout court, face à des enjeux qui montent sans cesse. L’alternance entre scènes dramatiques ou plus légères, voire franchement drôles, installe un contraste judicieux. En somme, il y a un côté série TV indéniable, avec cet effort à faire pour ne pas succomber à la tentation du chapitre – épisode – supplémentaire. Robert Jackson Bennett est un pur auteur à l’anglo-saxonne : il écrit en respectant un schéma d’une très grande efficacité et rigueur, au risque d’être parfois un peu scolaire.
« Elle frotta sa tempe balafrée tout en examinant l’intérieur de la boîte. Elle savait que quelque part sous son cuir chevelu, une plaque de métal assez grosse était vissée dans son crâne, et que cette plaque était dotée de sceaux complexes. Elle ignorait quelles injonctions y étaient inscrites, mais elle se doutait qu’elles constituaient sûrement la source de son talent. »
L’univers des Maîtres enlumineurs entre dans la catégorie de ce que j’appellerais les univers à Fantasy cohérente. C’est à dire de ceux où les éléments merveilleux sont expliqués (en partie ici, car il y un mystère originel) et dont les conséquences ont été envisagées par l’auteur, le contexte gagnant en crédibilité, au risque d’être moins… merveilleux. L’auteur référent de ce genre est pour moi – en totale subjectivité – Steven Brust avec son cycle Vlad Taltos (Apo dit du bien du premier tome sur son blog et je ne peux que vous encourager à le lire) ou encore Brandon Sanderson, dont la paternité avec Bennett est évidente. L’élément fondateur du récit, et qui donne son nom au cycle, est celui des enluminures, inscriptions qui déforment la réalité des objets, leurs propriétés, en leur indiquant ce qu’ils doivent être ou faire. Ainsi, on peut graver une porte pour la convaincre d’être beaucoup plus solide ou de ne s’ouvrir qu’en des circonstances particulières et préétablies. Cette révolution est équivalente à notre imprimerie ou machine à vapeur – je suis sympa, je vous épargne la mise au point historiographique à ce sujet qui tord le coup aux conséquences réelles de cette dernière – et a bouleversé les cadres économiques, sociaux ou militaires. Les inégalités se sont creusées entre ceux condamnés à se passer peu ou prou d’enluminures et la haute société, organisée en maisons toute puissantes, qui en a le monopole. Le personnage principal, Sancia, appartient à la première catégorie mais rencontre évidemment d’autres personnages bien mieux intégrés dans la société. Le casting est très réussi, avec des personnages aux motivations intéressantes et qui ont leurs failles ou zones d’ombre. L’ambiance rappellera à certaines et certains des univers de jeu de rôle avec tout de même certains archétypes du type voleur/paladin (mention spéciale)/magicien… C’est un plaisir de voir cette petite bande dysfonctionnelle être obligée de s’associer.
« Elle essaya de les compter. Douze ? Vingt ? Bien plus que les trois, en tout cas, qui avaient presque réussi à la capturer. certains étaient suivis par de drôles d’appareils dont Sancia avait entendu parler mais qu’elle n’avait jamais vu à l’œuvre : des lanternes en papier enluminées pour flotter à environ trois mètres du sol, dont émanait une lueur tamisée. Leurs enluminures les obligeaient à suivre un marqueur spécifique, comme un sachet – vous en glissiez un dans votre proche et la lanterne vous collait aux basques tel un chiot. D’après ce que Sancia avait entendu, elles servaient d’éclairage public dans les enclaves intérieures des campos. »
Jusqu’ici, on pourrait avoir l’impression que c’est un roman – trop ? – classique, malgré ses qualités. Mais l’auteur est ingénieux et renouvelle le genre en hybridant. Si American Elsewhere est un roman de SF qui ressemble à du fantastique, Les Maîtres enlumineurs est un roman cyberpunk qui ressemble à de la fantasy. La formule est à peine exagérée tant les éléments sont nombreux : il y l’équivalent de serveurs, de lignes de codes, d’implants cybernétiques (cf. le premier extrait), de hackers et même d’IA ; quant à certains personnages, ils ressemblent fortement à l’archétype de l’informaticien misanthrope. Ces éléments pourraient n’être que cosmétiques mais les emprunts se retrouvent aussi, et c’est la force essentielle du roman, dans les thèmes classiques de ce genre de la SF ; il y a donc le cyber, mais aussi le punk. Le contexte y est avant tout urbain avec une cité (symbole d’une révolutuon technique) de Tevanne pourrie jusqu’à la moelle. Les enluminures, et surtout la vacuité de la majorité des usages, ne servent pas le bien commun, seuls le profit et le pouvoir – hiérarchisez les termes à votre guise – comptent. Le peuple ordinaire est au mieux un outil consommable, au pire un vague dommage collatéral. Toutefois, le choix de la fantasy apporte deux changements de focale intéressants et donc une touche de nouveauté. D’une part, Bennett se libère du côté sombre et pesant du genre, et même des aspects assez abscons qui le caractérise – coucou Gibson -, sans verser pour autant dans un optimisme naïf. D’autre part, on assiste à cette révolution des enluminures – un historien ou un géographe oserait le terme d’enluminurisation de la société-, et leur nature est en enjeu en lui-même, là ou la technologie est un acquis dans un roman cyberpunk. Cependant, il n’est en aucun cas nécessaire d’avoir des références de ce genre pour apprécier ce roman à sa juste valeur.
Je m’attendais donc à un roman dans la veine de ceux de Sanderson, avec une magie très centrale et j’en ai eu finalement davantage. J’attends la sortie poche du deuxième tome !
Vous aimerez si aimez la fantasy rythmée et efficace, avec un petit soupçon d’originalité en bonus.
Les +
- Des premiers rôles féminins
- Rythmé et maitrisé de bout en bout
- Une bien jolie couverture
- Clé
Les –
- Un plan d’écriture parfois visible
Retours choisis sur la Blogosphère : Le Maki a aimé de la fantasy, bouhhhhh !!! Apo a adoré et se livre à une analyse très poussée, notamment des aspects cyber.
Résumé éditeur
Toute l’économie de l’opulente cité de Tevanne repose sur une puissante magie : l’enluminure. À l’aide de sceaux complexes, les maîtres enlumineurs donnent aux choses des pouvoirs insoupçonnés et contournent les lois de la physique. Sancia Grado, une jeune voleuse capable de revivre le passé des objets et de les écouter, est engagée par une des grandes familles de la cité pour dérober une étrange clé dans un entrepôt sous très haute surveillance. Mais ce qu’elle ignore, c’est que cet artefact peut changer cette magie à jamais : quiconque entrera en sa possession pourra mettre Tevanne à genoux. Poursuivie par un adversaire implacable, la jeune femme n’aura d’autre choix que de se trouver des alliés.
Les Maîtres enlumineurs de Robert Jackson Bennett, traduit par Laurent Philibert-Caillat, couverture de Didier Graffet, aux éditions Le Livre de Poche (2024, première édition VF chez Albin Michel Imaginaire en 2021, parution VO en 2018), 768 pages.

Quelle belle chronique très enthousiasmante !
J’avais aussi beaucoup aimé l’aspect cinévisuel de la plume de l’auteur ainsi que sa force pour mettre en scène la magie imaginé dans cet univers urbain.
J’ai été moins convaincue parfois par la suite mais ce premier tome m’avait percutée et les prochains réservent de belles surprises. Bonne découverte à toi 😉
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