Sofia Samatar est une autrice éditée en France par Argyll, et déjà deux fois dans la collection de novellas RéciFs. J’ai reçu La Pratique, l’Horizon et la Chaîne (hop, copié collé du long titre) en SP, ce qui est donc l’occasion pour moi de découvrir cette plume engagée – la marque de fabrique de l’éditeur. J’y allais tout de même un peu à reculons, la quatrième me rappelant L’incivilité des fantômes de Rivers Salomon, texte qui m’avait en partie laissé sur le côté du chemin, et que le terme de « parabole » du rabat n’est pas toujours rassurant pour moi.
Avec La Pratique, l’Horizon et la Chaîne on retrouve bien un texte de SF intégralement dans le huis clos de vaisseaux spatiaux qui aborde la question – et la persistance – de l’esclavage dans toutes ses dimensions, sans négliger la spiritualité et ce qu’elle permet.
La novella se déroule en intégralité dans le monde fermé d’une flotte de vaisseaux qui traversent l’espace sans but – du moins il n’est pas révélé, car inconnu des protagonistes – autre que celui de prolonger son existence. En avançant dans le récit, on apprend qu’ils ont la forme d’anneaux, tenant donc des stations spatiales circulaires, mais dont la forme peut aussi être rapprochée les maillons d’une chaine – un des leitmotivs du récit -, rappelant ainsi qu’ils appartiennent à la même flotte, la même communauté. Ils naviguent d’astéroïde en astéroïde pour prélever les ressources nécessaires, et peut-être davantage, jusqu’à l’étape suivante. Tel un Sysiphe cosmique, la tâche éreintante des vaisseaux se répète, encore et encore, sans fin. Voici l’horizon de l’équipage de ces vaisseaux-monde, terrariums qui ne sont pas tout à fait autosuffisants. La Terre est quant à elle évoquée parfois mais appartient à un lointain passé, un mythe qui semble n’intéresser que peu d’habitants du vaisseau. Le spectre mémoriel de la planète plane tout de même, avec notamment des références à la mer, qui n’est pas sans rappeler d’autres vaisseaux : les navires qui traversaient l’Atlantique entre l’Afrique et l’Amérique, chargés de millions d’esclaves. Car en réalité, le travail de Sysiphe ne concerne que la population dominée des vaisseaux.
« Avec la Dr Marjorie, il traçait des marqueurs sur une grille représentant les Vaisseaux de la Flotte. Il avait appris que le Vaisseau sur lequel il se trouvait n’était pas unique : la Flotte dérivait dans l’espace, puisant sa subsistance dans le minerai extrait d’énormes rochers. Il notait des chiffres qui symbolisaient la distance et la pression. La Dr Marjorie, qui avait des sourcils épais, des rides profondes sur les joues et un regard méprisant, lui dit qu’il avait le niveau d’un enfant de six ans et lui assigna un tuteur pour l’aider à rattraper son retard sur les autres. Jusqu’à présent, ses ordres étaient clairs, mais il sentait qu’on attendait autre chose de lui ; une demande insistante, de plus en plus pressante, émanait des yeux profonds de la Dr Marjorie, et comme il ne comprenait pas ce qu’elle voulait et qu’il sentait sa frustration grandir, il avait peur d’elle, de la punition qu’elle lui réservait sûrement. Il ne savait pas quelle serait cette punition, ni quand elle serait infligée. Quand il la rejoignait dans son bureau, il était rongé par la peur.»
Car, comme dans les bateaux de l’époque moderne, les vaisseaux de La Pratique, l’Horizon et la Chaîne ont une cale – située ici au centre de la roue – où vivent les esclaves. Si dans les traversées historiques, elles étaient pensées comme des lieux de stockage pour leur sinistre marchandise, ce sont des lieux de vie dans la novella. On y nait, on y travaille, et on y meurt. Pour les habitants de la cale, elle est leur unique horizon, leur caverne. Ils ne connaissent rien d’autre et ont une peur profonde, définitive, de ce(ux) qu’il y a au-dessus. Les contacts avec les étages supérieurs se limitent à leurs gardiens – geôliers – et à la crainte de la violence qui les accompagne systématiquement. L’esclavage n’est ainsi pas que physique et social, il devient psychologique. Chaque esclave est enchainé et accepte son sort, qui lui parait évident, comme un cordon ombilical qui le relie aux siens et au vaisseau. La scène où le garçon (le protagoniste principal, non nommé) réclame qu’on lui rende sa chaîne est particulièrement poignante. Plus haut dans le vaisseau, on réalise que la liberté a des gradients, que la chaine est remplacée par un anneau, artefact connecté aux autres anneaux. Une autre forme d’esclavage dont les victimes ne se rendent pas compte. Ainsi, au-delà des objets et des aspects physiques, c’est le savoir qui rend libre, ou asservit. Celui-ci est donc étroitement encadré et contrôlé, et seule une infime minorité de la population semble maitriser – dans tous les sens du terme – les tenants et les aboutissants.
« Il lui parla du prophète et de la Rivière de la Vie. C’était une Rivière qui était aussi une Mer et le garçon pensait qu’elle était distincte de celle qui coulait au coeur du Vaisseau. Il lui dit que, bien qu’il ne comprenne pas la nature de cette Rivière, il était déterminé à la chercher où qu’elle se trouve, et que tout ce qu’il entreprendrait de dessiner faisait partie de la vocation à laquelle le prophète l’avait destiné, une Pratique qui commençait avec le flux de la respiration. Il lui dit qu’il voyait des morts en rêve. Il déroula une feuille de papier sur le sol, révélant un dessin étrange, complexe, sombre : des toiles et des filets avec des noeuds qui se dressaient comme des poings.
– Je sens la présence des morts expliqua-t-il. Je ne comprends pas pourquoi. Je dois voir le prophète. »
Néanmoins, une autre forme de savoir échappe aux élites, ce que l’autrice appelle la « Pratique ». Je serais bien en peine d’expliquer ce qu’elle recoupe, car le narrateur ne l’expérimente que de manière empirique, et elle échappe aux détenteurs des sciences, qu’elles soient sociales ou plus dures. Le garçon a grandi au contact d’un prophète, non nommé comme celles et ceux de la Cale, qui lui a transmis ses visions, ses songes, d’un passé et d’un ailleurs, et peut-être d’un futur. Sofia Samatar reste volontairement cryptique, probablement pour créer un effet de contraste avec les connaissances plus rationnelles ou terre-à-terre des autres habitants, et aussi parce qu’in fine, le mysticisme n’a pas vocation à être expliqué. Personnellement, ces aspects m’ont un peu sorti du récit : j’aime comprendre, je suis un rationnel dur. Cela n’enlève rien à leur intérêt, bien au contraire, car la pratique religieuse, ou spirituelle au sens large, est aussi un moyen d’échapper à ses geôliers, un espace de résistance qui se transmet entre pairs, et qu’il est difficile voire impossible à contrôler. Historiquement, la pratique religieuse peut aussi servir de repère, être une source de résistance, une contre-culture face à une injonction savante descendante. C’est une des grandes forces de ce texte : mettre en lumière les sources d’espoir.
La Pratique, l’Horizon est la Chaîne est une novella dense, qui explore de nombreuses pistes – sans aller toujours à leur terme – mais qui décrit avec beaucoup de justesse, d’émotions aussi, les mécanismes de domination et les stratégies pour faire face.
Vous aimerez si aimez les paraboles, la SF qui prolonge d’Histoire.
Les –
- Parfois trop symbolique pour moi
- Quelques passages que je n’ai pas compris
Les +
- Le sujet bien traité…
- … tout en restant optimiste
- L’inspiration historique
Extraits choisis de La Pratique, l’Horizon et la Chaîne sur la blogosphère : Une grande puissance pour le Nocher ; signalez-vous.
Résumé éditeur
Au cœur de l’espace, la Flotte vole éternellement, à la recherche des précieuses ressources minières qui lui permettent de survivre.
Enchaîné comme des milliers d’autres au plus profond de la Cale d’un de ses Vaisseaux, un garçon dessine et reçoit les enseignements d’un vieil homme. Jusqu’au jour où, son talent ayant été remarqué par les habitants des étages supérieurs, il est amené auprès d’une femme qui lui annonce qu’il ne fait plus partie des enchaînés. Il a désormais la chance de pouvoir étudier à l’université du Vaisseau, aux côtés de l’élite.
Ensemble, ils apprendront à comprendre la nature des chaînes qui les entravent tous deux et à libérer les esprits de ce monde.
La Pratique, l’Horizon et la Chaîne de Sofia Samatar, couverture de Anouck Faure, traduction de Patrick Dechesne, aux éditions Argyll, collection RéciFs (2026, VO de 2024), 128 pages.

Je n’aurais pas été rassuré non plus par la mention de l’incivilité des fantômes tant mieux que je suis passé à côté, donc j’ai un petit peu peur du côté symbolique. Mais en même temps le prolongement historique, là ça me parle énormément. Plus qu’à croiser les doigts !
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