Samedi hors-série – AOC n°79

Pour remédier à mon errance littéraire – il y a déjà plus de 10 ans – j’ai cherché différentes sources pour obtenir des conseils de lectures et échanger à leur sujet. Les réseaux sociaux, le doyen Facebook surtout, ont été mon premier réflexe et premier succès. Puis j’ai découvert ensuite les blogs – au point d’ouvrir le mien alors que ce modèle est complètement has been – ainsi que l’abonnement à quelques fanzines (Bifrost, Galaxies et Présences d’esprit) mais avec plus ou moins de réussite car je les lisais finalement peu, considérant qu’ils amputaient mon temps de lecture des ouvrages repérés. Arrivés à échéance, je ne les reconduisais finalement pas.

Mais le destin est parfois capricieux, et la volonté faible. Lors des Utopiales 2025, fuyant un peu le monde, je fais un saut sur le stand du club Présence d’esprit. On papote un peu – je suis désolé, je n’ai pas mémorisé le prénom de mon interlocutrice – et il se passe quelque chose : un sourire, de la sympathie, de l’humilité… bref, je craque et me réabonne. Cette fois, je décide donc de lire, je suis séduit, et donc j’en parle. Place à AOC n°79 et à ses trois nouvelles.

Où va l’eau qu’on espère, Ambre Rêvant

Dans un monde assoiffé, où chaque goutte d’eau est sacrée, un enfant tente d’apprivoiser un don aussi capricieux que vital. Sous l’œil sévère de deux vieillards résignés et les rafales d’un vent sans fin, il cherche à faire tomber la pluie. Mais que faire quand le ciel s’obstine et que les rêves noyés deviennent cauchemars ? Entre sécheresse implacable et rituels anciens, l’espoir demeure tenace.

Le monde que décrit l’autrice est celui d’un futur où le dérèglement climatique a ajouté plusieurs degrés au mercure, raréfiant l’eau au-delà des capacités d’adaptation sociale. Ce contexte rend la nouvelle difficile, angoissante, d’autant plus que le personnage principal est un petit garçon qui voit chaque jour Pépé et Mémé se battre pour faire survivre un maigre potager, seule source de nourriture. Dans la journée, il aide aux corvées ; et quand vient le soir, on le place devant une bassine… pour tenter de faire apparaitre de l’eau, à l’image d’un sourcier. Les descriptions précises, méticuleuses, nous font imaginer sans mal cet univers où l’on ne vit plus, on survit face à chaque rafale de vent, à un ciel désespérément libre de tout nuage. L’humanité, comme les sols, finit par s’éroder : ne restent plus que cendres et poussières qui murmurent d’amers « à quoi bon ? ». Un texte qui m’a rappelé AquaTM de Jean-Marc Ligny, au croisement des genres, un avertissement.

En fin de journée, il range les voilages avec Pépé puis rejoint Mémé devant la bassine. Le rêve de la nuit se rappelle à lui. Il imagine soudrai que l’eau du baquet va lui sauter à la figure pour le noyer. Il serre les poings et claque des dents dans la chaleur déclinante. Avant de s’assoir, il scrute Mémé. Sa peau charbon, son visage tordu, ses membres noueux sous les vêtements usés, ses cheveux crépus hérissés par le vent et surtout les puits noirs de ses yeux. On dirait un ciel sans étoiles. Il tremble un peu mais il ose chuchoter.
– J’y arrive pas.

L’Argile de l’homme double, Lola Rosenfeld

Au sommet d’une lointaine montagne, un voyageur rencontre un vieil homme qui parle en son nom… et en celui d’un autre. Né double, témoin d’un monde où la mémoire se transmet au prix de l’identité, Tenlil livre un récit troublant : celui d’un peuple qui a troqué l’émotion contre le savoir. Que sommes-nous prêts à sacrifier des héritages que l’on porte pour ne rien oublier ?

De nouveau, les ressources sont au centre de cette deuxième nouvelle, mais nous quittons le registre de l’anticipation post apo pour nous plonger dans un contexte largement sous-exploité en SFFF (même si, Vallée du Carnage…) : la Mésopotamie, un nom qui est à la fois lieu et repère d’une période, l’Antiquité. Croissant fertile et empires, mais aussi premières cités dirigées par des roi-dieux… et l’écriture. L’argile a été le premier support, abondant et relativement facile à utiliser, et il inspire l’autrice. Que devient une idée, un savoir, une fois qu’il est inscrit quelque part ? Partage ou dépossession ? J’ai eu un vrai coup de cœur pour ce texte métaphorique – le rôle de l’écriture quand on est autrice… – qui interroge les conséquences d’une révolution technique, et surtout l’usage qui peut en être fait. J’ai aimé ce héros atypique, en marge, qui finit par transformer ces difficultés en forces, au prix de l’isolement.

Dans l’armée, je marchai beaucoup et combattis peu. J’appris à manier l’arc et la lance, me fis quelques amis et de nombreux ennemis. Grâce à la sagesse d’Inatumna, je demeurai la plupart du temps à l’écart du danger, sans pour autant échapper à l’horreur qui accompagne toujours la guerre. J’étais parti enfant, je reviens homme. L’orge avait été semée puis moissonnée bien des fois lorsque nous posions à nouveau le pied sur notre terre natale.

De l’origine (étonnante mais véritable…) des espèces, Anne Goudour

Quand un naturaliste en congé paternité adopte une perruche au jabot fleuri, il est loin d’imaginer la cascade d’aventures mystérieuses, loufoques (et légèrement gluantes) qui va s’ensuivre. Tritons mutants, chauves-souris lumineuses, portails intercontinentaux… dans un joyeux chaos qui fait voler en éclats la routine et les lois de la biologie, une foule de créatures inédites débarque en ville. Et si la magie n’était qu’une autre forme de biodiversité ?

Le texte d’Anne Goudour tranche avec les précédents : beaucoup plus léger, burlesque même, avec un soupçon d’ambiance pulp et d’aventure. L’univers est cette fois le notre, auquel l’autrice ajoute une magie labile et ses conséquences sur la faune. Nos héros, naturalistes de leur état, m’ont fait penser à des ghostbusters pour bestioles dopées à l’énergie occulte. Ils n’en restent pas moins des animaux avec tous leurs attributs, des pratiques alimentaires à leurs habitats, en passant par l’objectif de la vie : la reproduction. L’histoire va à cent à l’heure et enchaine les péripéties jusqu’à découvrir une origine alternative, non darwinienne, des espèces. Je suis resté un peu à côté de ce texte, sur ma faim surtout, car les personnages semblaient avoir déjà existé avant ma lecture. Surtout j’en aurais aimé davantage : tout s’enchaine très vite, s’explique avec de l’exposition, alors qu’il y avait belle matière à mon humble envie pour faire un texte un peu plus long, plus dense. C’est bon signe, j’avais envie de m’attacher davantage à tout ce petit monde bigarré.

– Dis, Seb, il va bien ton oiseau ? Il a l’air bizarre…
Śuka avait en effet doublé de volume. D’étranges reflets argentés irisaient son plumage. Une déflagration magique les gifla. Le volatile se démultiplia : mille échos surgirent de son corps et tournoyèrent sous le plafond dans un boucan infernal. Sébastien se jeta sur la porte-fenêtre et l’ouvrit en grand. La myriade d’oiseaux se noya dans le ciel du matin.

Un bon cru donc que ces trois nouvelles, avec trois autrices très inspirées qui nous livrent des textes originaux ! Vivement le prochain numéro !

Aventures Oniriques et Compagnie n°79, une publication du club Présence d’esprit, Hiver 2026.

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