Chronique – Eversion, Alastair Reynolds

Alastair Reynolds s’installe solidement dans la catalogue du Bélial, ce qui n’est pas nécessairement bon signe de mon côté car il m’arrive souvent – de plus en plus, mais pourquoi ? – de ne rien comprendre à certains textes qu’ils éditent ou ont édité. Je gâche le suspense dès à présent : si j’en parle ici, c’est que j’ai beaucoup aimé ; et davantage même puisque cette chronique est dans la page des coups de cœur. Si vous êtes attentif, vous avez déjà remarqué que j’ai mentionné l’éditeur grand format, et que la couverture n’est pas celle de la version poche (sortie en mars 2026 tout de même) car il s’agit de la version que j’ai lue, et qui m’a été gentiment offerte par Océane, taulière du blog Navigatrice de l’imaginaire. Qu’elle en soit remerciée.

Remerciements de courte durée tout de même. Cette chronique est un enfer à rédiger. Je me contenterai donc de partir de la couverture pour poser ainsi l’addition ainsi – oui, c’est par pour rien que je ne comprends pas toujours leurs livres – : bateau + planète + éversion = excellent livre.

Le début du roman prend la forme d’un roman historique : au XIXe siècle, l’équipage du navire Déméter se dirige vers le grand Nord depuis les côtes de Norvège à la recherche d’un passage mystérieux. Reynolds présente avec intelligence les membres principaux d’un groupe plutôt réduit, dont Silas Coade, personnage principal et médecin de bord qui, dès les premières pages, doit effectuer une opération d’urgence après un accident. Très vite, il s’avère que cette petite troupe est relativement dysfonctionnelle – problématique sur un bateau non ? – entre un médecin qui souffre d’un symptôme de l’imposteur car choisi pour ses faibles émoluments et qui se pique d’écriture, la sarcastique Ada qui aime pousser ce dernier dans ses retranchements, ou encore l’arrogant armateur intéressé davantage par les découvertes et la gloire que par la sécurité de l’équipage. L’auteur immerge ses personnages en huis clôt, dans un milieu toujours plus hostile, puis nous donne à étudier l’évolution de leurs relations, entre solides amitiés naissantes, trahisons et sacrifices. Un concentré d’humanité dans une boite.

« Mon unique espoir résidait dans l’échec – ou, devrais-je dire, l’abandon – de l’expédition. Tandis que nous passions au peigne fin des milles et des milles de la côte norvégienne lugubre, cherchant à entrevoir une chose d’un seul homme – qui n’était ni le plus sobre ni le plus fiable d’entre nous – croyait vraiment exister, et que les jours refroidissaient, que le mer forcissait, que la glace abondait, que les réserves se vidaient, que le navire se délabrait, que le moral baissait et que le sinistre Néerlandais se montrait plus sceptique sur nos chances, j’obtiendrais peut-être le salut ni nous faisions demi-tour pour rentrer chez nous. Il s’agissait de l’espoir d’un lâche ; j’en avais bien conscience. Mais, dans les affres équitables de la dysenterie et du mal de mer, sans parler les autres aléas banals liés au quotidien du bord, j’aurais volontiers reconnu ma couardise devant qui aurait voulu l’entendre. »

Eversion est aussi un roman de SF comme en témoigne la couverture, reprise quasiment telle quelle en version poche. Celle-ci apparait d’abord de manière subtile, comme une mise en abyme, par le truchement des aventures romanesques imaginées et contées par notre bon docteur. Mais ces récits dépassent largement ce qu’un être du XIXe, fût-il scientifique, est capable d’imaginer. Le doute s’installe progressivement, d’autre plus que Coade est accro aux narcotiques, et que le sommeil qui en découle est peuplé de rêves d’ailleurs, dans l’espace… et le temps. L’auteur révèle rapidement – et ce sera mon seul vrai spoil – que l’équipage est coincé dans une sorte de boucle temporelle : il y a une séquence, une situation qui revient, qui déclenche une sorte de remise à zéro. Coade et ses compagnons se retrouvent alors dans une situation proche : toujours un équipage, toujours la recherche d’un lieu, mais un autre type de vaisseau, un peu plus perfectionné à chaque fois, qui met en scène un contexte spatial de plus en plus complexe. Cet aspect répétitif est doublement amusant entre identifier, voire deviner, quelle sera l’étape suivante ; et surtout comprendre les causes, d’autant plus que certains personnages semblent avoir des réminiscences.

« La volonté me manquait.
Le moment de clarté s’éteignit, étoile éclipsée par un corps céleste plus sombre – voire soleil qu’obscurcirait une lune de Jupiter, Saturne ou la froide Uranus. Je continuai d’avancer vers la lumière – qui n’était pas un spectre, mais une ouverture dans le tunnel, un embranchement où deux passages se perdaient dans l’obscurité totale. L’éclairage provenait d’en haut, par un dédale de crevasses et de puits. Il y avait peut-être une sortie à ma portée.
Le lustre des parois me surprit. Je scrutai mon reflet ambré : le lueur du métal vieux, la visière à bec, le plumet du casque. Levant le bras dans un crissement, je glissai mes doigts raidis par le gant sous la visière, qui se haussa, mais avec autant de difficulté et de résistance qu’un pont-levis. »

Roman de SF oui, mais édité par Le Bélial, maison d’édition friande de textes un peu… pointus, aigus même. Reynolds, s’il n’oublie pas de s’intéresser avant tout aux relations sociales, n’en est pas moins un auteur de hard SF. C’est là que le titre intervient, identique à la VO – il n’a gagné qu’un accent dans la traduction – et qui est peu ou prou synonyme de retournement – je fais dans le synonyme avec mes petites capacités cognitives. Ayons une pensée pour les IA et dictionnaires en ligne qui ont connu des pics de requête pour ce mot, probablement moins recherché que « concombre » en temps normal non relativiste. La polysémie est ici de rigueur et s’envisage dans au moins trois dimensions – désolé -, chacune incarnée par un personnage : mathématique bien évidemment, avec cet Édifice niché et ses caractéristiques indicibles et hallucinées ; littéraire aussi si on considère que le twist final est un retournement ; psychologique et organique enfin puisqu’il faudra que les personnages aillent au fond d’eux-mêmes…

Avant de conclure, et une fois n’est pas coutume, un petit conseil : il se peut que cette chronique contienne quelques mensonges, doubles sens ou easter eggs. Il vous faudra sûrement la relire après avoir lu Éversion, que vous lirez lui-même deux fois, puis vous relirez… Voilà qui devrait être bon pour mes stats. Alastair Reynolds s’installe solidement dans la catalogue du Bélial, ce qui…

Avec Eversion, Alastair Reynolds éverse d’un texte intelligent, sans jamais insulter celle de son lectorat. D’autres devraient en prendre de la graine.

Vous aimerez si vous aimez les bons livres.

Les

  • Une quatrième de couverture qui spoile déjà trop, et c’est pire en poche (conseil : ne les lisez pas, ni le résumé plus bas)

Les +

  • Une couverture sublime, parfaite !
  • Le twist
  • Vertigineux, dans le temps et l’espace
  • Apprendre un mot

Extraits choisis de Eversion sur la blogosphère : Elwyn dit que c’est bien sans spoiler, pareil sur Albédo !

Résumé éditeur

Qui est Silas Coade ? Où se trouve-t-il ? Et quand ?
Un médecin, sans doute, à bord de la goélette Demeter, à l’orée du XIXe siècle, perdu dans les eaux norvégiennes en quête d’un Édifice dont il ignore tout ? Ou plutôt à la fin de ce même siècle, non loin du pôle Sud, sur la trace de ce même Édifice, prêt à rejouer un désastre annoncé ? À moins qu’il ne soit dans les entretoises d’un dirigeable, quelques dizaines d’années plus tard, en route pour le cœur de la Terre, sur la piste, toujours, de cette structure cyclopéenne mystérieuse ?
Silas Coade est médecin, et il se peut qu’il ne cesse de mourir à jamais, ici, là ou ailleurs… À moins d’envisager l’inenvisageable, et d’affronter l’impensable.

Eversion de Alastair Reynolds, couverture de Amir Zand, traduction de Pierre-Paul Durastanti, aux éditions Le Belial (2023, parution en poche au Livre de Poche en 2026, VO de 2022), 320 pages.

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