Chronique – À ce qui rouille et qui oublie, Lou Dulac

Commençons par enfoncer quelques portes ouvertes. Non, la SF ça n’est pas « toujours pareil », et encore moins « c’était mieux avant ». Oui, autrices et auteurs sont les fruits de leurs contextes, qu’ils soit social, politique… ou scientifique, et à fortiori pour qui écrit de la SF. Par exemple, Sbires ou Au cœur des méchas témoignent de l’influence – consciente ou non – des subaltern studies qui donnent la parole aux « petites gens ». Donc, même si le texte qui nous intéresse aujourd’hui n’est pas fondamentalement neuf, son approche et sa sensibilité valent le détour.

Avec À ce qui rouille et qui oublie, Lou Doulac s’inscrit quant à elle dans les préoccupations du care et se rattache au courant Solar/hope punk. L’autrice nous propose un univers post-apo où un robot en quête de souvenirs et d’identité (re)donne un sens à l’existence.

Ce texte est une nouvelle pierre pour Kosma, l’univers étendu que développe l’autrice à travers textes et jeu vidéo. Aucun prérequis n’est toutefois nécessaire : j’ai découvert cette information après ma lecture, en préparant cette chronique. Quelques noms et détails laissent en effet deviner un univers plus vaste, mais j’avais mis ça sur le compte du world building de l’autrice pour étoffer son contexte. De ce monde, on ne sait finalement pas grand chose, si ce n’est qu’il est post apocalyptique : les décors évoquent de vastes marges qui sont tombées progressivement en décrépitude, mais aussi un niveau global de technologie qui avait atteint – et est peut-être encore, hors champ – très élevé, en tout cas suffisant pour mettre au point des robots animés par IA et autres réseaux ou artefacts. Mais Lou Dulac ne sombre pas dans l’ambiance classique, et désormais caricaturale, de ce genre de la SF en se complaisant dans une ambiance pesante, et à la violence gratuite. Au contraire, les passages poétiques sont nombreux, empreints d’une douce mélancolie, qui rappellent que la beauté peut se nicher aussi dans les ruines et vestiges. La décrépitude oblige peut-être à se concentrer sur l’essentiel. Mais cette dernière ne frappe pas que les constructions et les robots : une maladie, la rouille, frappe aussi l’humanité, comme une nouvelle vague de peste.

« Je marchais depuis des heures quand j’atteignis enfin les quartiers Sud, un faubourg coincé entre deux états. Ni vraiment debout ni tout à fait en ruine, ses bâtiments exsudaient la décrépitude et la saveur des fins discrètes et lentes : celles que personne ne remarque. Les murs fatigués se refermaient sur du vide et personne pour s’en étonner. Même les plantes hésitaient à s’installer, dissuadées par la ville qui leur glissait : « Ça ne vaut pas le coup de coloniser un cadavre. » Le quartier se maintenait plus par habitude que par volonté, rogné progressivement par une série de petites désaffections – un bâtiment laissé vacant, une épave de voiture oubliée là, un canapé abandonné après un déménagement – qui, mises bout à bout, causeraient sa chute. Pas de fracas ni de grandes batailles, juste un feu étouffé sous le poids de ses propres cendres.
Alors qu’à l’horizon, la nuit se dépliait insidieusement, prête à jeter sur moi son drap glacial, je me pris à regretter mon choix.
J’aurais dû rester le vieux et son chien. »

C’est ce monde qu’Eimi, robot de son état, explore pour remédier à sa propre obsolescence ; il, ou elle, est ce « qui oublie ». C’est une écriture astucieuse car on découvre le contexte par ses yeux – capteurs – et ses questions : l’identification fonctionne complètement. L »autrice introduit dans son texte des extraits rédigés comme des formules d’exécution informatique pour simuler les bugs dont est victime Eimi et qui ont pour effet, outre de rendre très concrètes les pannes, d’amener une dose de suspense : par essence imprévisible, en intensité et fréquence, le bug est une épée de Damoclès permanente au-dessus de sa tête. Chaque crise déclenche un torrent de tristesse, de panique, d’incertitude. Ainsi, si les humains sont victimes de la rouille, notre robot est victime d’une version numérique de la maladie d’Alzheimer. Avec une grande subtilité, ce sont les thèmes du handicap et de la vieillesse qui sont abordés. Eimi est la métaphore du grand âge, celui où la société amorce une lente mise à l’écart, une invisibilisation des individus qui auraient fait leur temps, rendu inaptes par des corps ne cochant plus les cases d’un modèle imposé de performance.

« Les pensionnaires organisèrent une veillée à la nuit tombée. La duchesse avait rejoint le groupe, enveloppée dans une étole de laine algale rapiécée. Contrairement à ce que j’avais cru au départ, mon hôtesse n’était ni directrice ni doctoresse. Elle aimait vivre parmi les mourants pour une raison obscure. Je n’avais pas encore élucidé ce qui constituait pour moi un mystère : la rouille paraissait contagieuse, n’allait-elle pas la contaminer ? La vieille femme ne craignait par le contact avec les malades. Elle les enlaçait et leur baisait les joues. Surtout, elle écoutait leurs plaintes, leur remords, leurs cris de douleur. »

Finalement, tous ces personnages se rassemblent et s’entraident. Les différences d’âge, de genre, de catégories sociales s’estompent face à la maladie, à la souffrance et aux angoisses ; affections partagées aussi par Eimi dont on oublie souvent qu’elle n’est pas humaine, ou plutôt qu’elle est un robot. L’autrice joue avec la langue, avec la polysémie des termes pour brouiller toutes ces frontières, la rouille en est l’exemple le plus frappant. Les temporalités se troublent également, autour de la mémoire. Vive ou dure, celles d’Eimi qui ne fonctionnent plus. La mémoire des souvenirs, de ceux que l’on laisse et qu’on transmet, choisis parmi ceux qui subsistent car à la fin il ne restera plus qu’eux. La mémoire de l’Histoire, qui s’est ancrée dans les vestiges, encrée dans les enregistrements. Des apocalypses à toutes les échelles, rendues plus supportables – belles même peut-être – par le soin que l’on accorde aux autres.

À ce qui rouille et qui oublie est une belle novella qui montre que l’on peut tisser des liens jusqu’à la fin.

Vous aimerez si vous aimez prendre soin des autres… et de vous.

Les

  • Relativement classique

Les +

  • Une couverture toujours évocatrice
  • Un roman du care
  • Une bien jolie plume

À ce qui rouille et qui oublie sur la blogosphère : Si beau pour Yujine, qui a touché Tachan.

Résumé éditeur

Eimi est un robot qui oublie.
Dans un monde qui ne répare pas ce qui est soumis à l’obsolescence programmée et qui abandonne ce qu’il a brisé, Eimi part en quête de ce qui pourrait enrayer la perte de ses données.

À ce qui rouille et qui oublie de Lou Dulac, couverture de Hélène Boulard, aux éditions Timelapse, collection Novellapse (2025), 180 pages.

8 commentaires sur “Chronique – À ce qui rouille et qui oublie, Lou Dulac

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  1. merci pour le lien ! Je crois que le solar punk est définitivement un genre pour moi. J’aime sa douceur qui vient nous redonner espoir dans un monde qui pourrait sembler sans justement. Cela nous invite à chercher des solutions moins agressives violentes ou celles que nous serons.

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