Chronique – Desdemona, C.S.E. Cooney

Lecteurs et lectrices d’imaginaire, nous avons de la chance. En flânant entre les étagères et tables des librairies, il y a des couvertures qui attirent l’œil, qui semblent chuchoter pour que l’on s’en saisisse, puis découvrir la quatrième ; et il y a celles que littérature blanches, surtout en grand format, austères, froides, ou pire avec la photo de l’autrice ou auteur dessus – imaginez des affiches de ciné avec la tronche des scénaristes ou réal’… On m’a déjà rétorqué de l’important, c’est l’intérieur, et que les pratiques évoluent. Mais je sais être de mauvaise foi, caricatural même, et encore plus amorcer mes chroniques.

Car sans la couverture sublime de Desdemona, signée Anouck Faure, je n’aurais pas accordé d’attention à cette épaisse novella, qui se serait perdu dans dans les méandres d’un algorithme des réseaux sociaux, et je n’aurais peut-être pas répondu à l’appel de Xavier Dollo qui proposait des services presse – j’en avais déjà l’intention, mais je procrastinais – portant sur le titre de C.S.E. Cooney. Livre demandé, reçu, dévoré. Mais qui est Desdemona ? Une jeune héritière d’une famille qui exploite les prolétaires, qui découvre des mondes secrets… et qu’elle a une conscience.

C.S.E. Cooney s’inspire du XIXe siècle. Les références à l’industrialisation sont nombreuses ; dès les premières pages, Desdemona est en présence d’ouvrières dont les os ont été rongés par le phosphore blanc utilisé pour produire les allumettes, et qu’elle côtoie dans le cadre d’un gala de charité organisé par sa mère. Son père, quant à lui, est l’incarnation de la haute bourgeoisie, qui a fait fortune dans l’exploitation des mines de charbon – ou plutôt dans l’exploitation des mineurs qui l’extraient -, et bien décidé de surcroit de ne pas rater le tournant de la deuxième industrialisation en orientant ses activités vers les sables bitumeux, le pétrole donc. Même si cela peut paraitre un peu exagéré – quoique, l’air du temps… – l’autrice s’est appuyée sur des éléments historiques, de l’ostéonécrose phosphorée qui a été à l’origine du premier mouvement social d’ouvrières en 1888 à Londres (je savais que ces mois agrégatifs finiraient par m’être utiles), aux œuvres organisées par la bourgeoisie pour rééquilibrer, selon leurs propres règles, les torts infligés à la classe prolétaire. S’acheter une conscience tout en s’opposant cyniquement à tout code du travail ou redistribution fiscale.

« Desdemona avait fait la connaissances d’Elliot Howell au cours d’une expédition shopping. L’artiste avait dressé son chevalet sur Alderwood Wharf pour peindre une scène de rue, dos à la mer et face au marché aux Poissons, qui n’en vendait plus un seul depuis longtemps en dépit de son nom. Les étals puants avaient été remplacés par des magasins d’un luxe tel que même la reine des pirates n’y aurait rien pu acquérir. Sur la toile d’Elliot, les filles de la bonne société, entrant et sortant des boutiques chargées de sacs et de boîtes enrubannées, étaient remplacées par une sarabande de gobelins et de bien-nés. Vêtus à la dernière mode, ils arboraient fièrement leurs écailles, leur chitine, leurs plumes, les membranes irisées de leurs ailes. L’audace du tableau, sa splendide coloration, avait attiré l’œil de Desdemona. Elle avait commandé sur-le-champ son portait officiel à Howell, œuvre qu’elle dévoila par la suite aux invités de la fête organisée pour ses vingt-cinq ans. »

Conscience qui ne semble pas trop préoccuper le père de Desdemona. Ce dernier exploite le sol, de manière littérale par l’extraction, mais aussi plus métaphysique en pactisant avec le suzerain des forces chtoniennes ; un sacrifice humain, déguisé en coup de grisou, contre de nouvelles ressources : modeste prix à payer non ? Car l’autrice s’inspire également du folklore et des contes – il y a de l’Alice dans Desdemona – en imaginant un univers à étages, avec un monde très proche du notre au-dessus, puis un entresol peuplé de bien-nés, qui ressemblent aux fées, et enfin un univers plus profond peuplé de kobolds. Ce sont les mondes qu’elle devra explorer, dont elle apprendra les règles, pour espérer racheter le pacte faustien de son géniteur. Commence alors une quête initiatique, pour elle et son meilleur ami, Chaz, qui devront se métamorphoser pour faire face aux péripéties qui les attendent, mais surtout assumer et accepter leurs vraies natures. La plume de l’autrice, et une traduction à la hauteur, se prête parfaitement à la description de ces univers bigarrés, impressionnistes, où l’art joue une place centrale, mais également au danger omniprésent.

« Desdemona ne s’était pas jointe aux manifestations (elle ne se serait jamais exposée volontairement au mépris de son père ou à l’engagement débridé – par procuration – de sa mère), mais par les vitres de l’automobile, elle avait vu la rage et la détermination briller dans les yeux des participants. À présent, la même flamme consumait les bien-nés. Cette créature d’apparence féminine, arborant à la place des yeux deux cornes de nacre d’eau douce ; ce minuscule enfant à deux têtes, vêtu en tout et pour tout d’une collerette de plumes arc-en-ciel ; ces trois sœurs vertes à la même longue chevelure d’argent, portant le même uniforme de souple peau grise, armées jusqu’aux dents d’écailleurs, de crochets à viande, de scies pliantes, de couteaux à dépecer, de massives machettes de granit à l’épaule… Où qu’elle se tourne, Desdemona ne voyait qu’une colère assez impérieuse pour conduire ces gens au meurtre. Et cependant, ils ne brochaient pas.
Une manifestation citoyenne ? Au Valwode ? »

Desdemona suit une quête, existentielle mais également héroïque. Le cœur du récit reprend la structure classique d’un conte, et donc un schéma narratif évident, où les péripéties s’enchainent autour de rencontres, de lieux, d’étapes. J’ai eu une petite inquiétude au milieu du texte, me demandant si l’élément perturbateur originel n’était pas seulement le prétexte à une balade dans l’univers de la Fleur-Monde. Absolument pas. Chaque étape correspond bien à une évolution, à un apprentissage : Desdemona se déploie, se métamorphose, et n’oublie jamais la mission qu’elle s’est assignée. En même temps que sa conscience, elle se construit une nouvelle place, se débarrassant de ses oripeaux de simple héritière – le féminin est ici aussi important que le mot. Métamorphosée dans tous les sens du terme, transcendée même, elle devient maitresse du récit et de son destin. Une figure inspirante !

Desdemona est la démonstration du talent de C.S.E. Cooney qui associe rigueur et fantaisie, et surtout qui nous montre un peu de lumière au fond des ténèbres.

Vous aimerez si vous les mythes, dans toute leurs ambivalences

Les

  • Une partie centrale un peu trop linéaire

Les +

  • Une couverture qui saisit toute l’essence du texte
  • La plume, et la traduction
  • Une grande rigueur de construction, avec un dénouement solide

Extraits choisis de Desdemona sur la blogosphère : signalez-vous.

Résumé éditeur

Autrefois, la Fleur-Monde représentait l’harmonie entre Athe, royaume des mortels, le Valwode, monde des bien-nés, et Bana l’Os, celui des kobolds. Mais aujourd’hui, les portes entre les mondes semblent définitivement fermées…
Riche héritière superficielle et gâtée, Desdemona Mannering écume les soirées mondaines en compagnie de son ami Chaz, indifférente à l’origine de la fortune familiale. Jusqu’au jour où la jeune femme surprend son père en train de conclure un marché avec une mystérieuse silhouette : un gisement de pétrole contre la vie de ses propres ouvriers…
Rongée par la culpabilité, Desdemona décide de se rendre dans les Mondes du dessous pour sauver la situation. Mais pour espérer réussir, il lui faudra d’abord sauver le royaume du Valwode, dont les rêves s’effritent, menaçant l’équilibre de la Fleur-Monde…

Desdemona de C.S.E. Cooney, couverture de Anouck Faure, traduction de Anne-Sylvie Homassel, aux éditions Argyll, collection RéciFs (2026, VO de 2019), 224 pages.

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