Depuis le mois de janvier, j’ai la chance de participer à un Book Club dédié à l’imaginaire, qui vient d’être lancé par la librairie Goulard à Aix-en-Provence. J’aime discuter des bouquins, vous aussi si vous êtes ici, et j’ai apprécié rencontrer des lecteurs et lectrices qui ne sont pas spécialistes – rien de péjoratif ici – de la SFFF. Le rendez-vous est mensuel, avec à chaque fois un livre de poche – si si ! – à lire pour la fois suivante. Pour février, le livre choisi était donc La maison aux pattes de poulet, de GennaRose Nethercott, que j’avais prévu de lire de toute manière et dont j’avais le souvenir d’un bouche à oreille très positif lors de sa sortie en grand format.
Je ne me démarquerai pas de mes camarades car cette lecture a été un coup de cœur. L’autrice pose une belle question : qu’est-ce qu’un héritage ? Une famille, des mythes, une histoire ? Un peu tout ça.
Tout commence par un héritage stricto sensu, qui recompose une fratrie dysfonctionnelle et éclatée. Dans la famille Yaga, je réclame donc Isaac, le frère, incapable de faire confiance à autrui, et encore moins à lui-même, figure du menteur qui se cache sous des masques de masques ; voleur, escroc, lâche, il est la figure du chaos. Dans la famille Yaga, je veux ensuite Bellatine, hantée par ses démons, et qui se rassure en travaillant le bois, qui a besoin de mettre en œuvre procédures et outils, sans surprise aucune ; l’ordre, la mesure, la règle. Dans la famille Yaga, je demande les parents, artistes forains qui vivent pour leur spectacle de marionnettes, L’Idiot qui se noie, au point de négliger quelque peu leurs devoirs parentaux. Dans la famille Yaga il y a aussi une chatte, le fantôme d’un être aimé, quelques compagnons de route… puis une Maison aux pattes de poulet, celle que Bellatine et Isaac doivent accepter en héritage conjoint, et jadis demeure de – je réclame la grande aïeule – Baba Yaga.
« Ça s’était déjà produit.
Pas souvent, certes, mais il y avait quelques exemples. Des bâtiments sécrétant des écailles, épaisses, imperméables, pendant des inondations, ou sur lesquels des ailes avaient poussé, leur permettant d’échapper à une avalanche. On pouvait voir un clip viral sur un Burger King de l’Ohio : après un cambriolage, il lui était poussé un énorme œil tout écarquillé. Pendant la saison des incendies en Californie, on avait également mentionné l’existence de maisons dont les habitants avaient pu survivre pendant des jours grâce à des branchies qui filtraient les fumées noires. Mais c’était une chose de l’entendre raconter et une autre de le vivre. De mettre les pieds dans une légende urbaine. »
Parmi les mythes slaves, Baba Yaga est peut-être le personnage le plus connu, le nom qui vient en premier, indissociable de son isba aux pattes de poulet. Ambivalente, sorcière du fin fond de la forêt, elle punit celle ou celui qui ose franchir lisières et frontières, mais est aussi celle qui peut offrir à quelqu’un qui s’en montre digne. Dans La Maison aux pattes de poulet, GennaRose Nethercott image l’histoire de ses descendants, pour qui le récit familial n’est guère plus qu’un mythe, dont on parle peu. Mais être héritière d’une sorcière n’est pas sans conséquences : Bellatine et Isaac ont chacun un pouvoir, un don transmis, dont il leur appartient d’en faire une bénédiction ou une malédiction. Les mythes ne sont pas figés, se transmettent également de manière orale et évoluent selon qui les raconte, où et quand ; mais la maison, Pieds-de-chardon, est elle-même narratrice de sa propre histoire : peu fiable car elle joue avec nous, se joue de nous, et livre moults versions de ses propres origines, pour s’amuser… et nous mettre à l’abri de la terrible vérité.
« Lorsqu’il traversa le grand hall, sa silhouette se réfléchit dans les grandes vitres vertes de la gare. Si, en cet instant, quelqu’un avait pu surprendre cette vision passagère, il aurait aperçu bien plus qu’un homme – une armée, milliers d’êtres de cendres rassemblés en un seul corps. Êtres qui se convulsaient dans le verre, grimpaient les uns sur les autres, poings serrés, se dévoraient à pleines dents. Puis ils s’allongèrent, comme des ombres en hiver. Mais dans le chaos qui s’était emparé des environs de la gare, personne ne prit garde à cet homme (si toutefois on peut le considérer comme tel) ni à son reflet. Il poursuivit tranquillement son chemin. Et ce fut ainsi qu’Ombrelongue se mit au travail. »
Le récit pose une une jambe – ou une patte – sur deux continents et deux époques : le vieux monde russe du début du XXe, et les États-Unis, un siècle plus tard ; la famille Yaga a traversé l’océan en quête d’un ailleurs, d’un mieux. L’autrice enracine l’histoire de la sorcière et de sa maison dans un monde bouleversé par les révolutions russes, mais où les pogroms se sont répétés, du régime des tsar à celui des soviets. Et quand sœur et frère acceptent l’héritage, qu’ils voient comme une opportunité de combattre leurs démons ou d’améliorer leur ordinaire, ils ne réalisent pas encore que l’héritage est bien plus vaste que ça. Pieds-de-chardon n’est pas qu’une simple maison, un peu excentrique, c’est aussi une part du mythe, un foyer où ont eu lieu instants heureux et drames, et elle est surtout la trace d’un passé non soldé. Les petits regards, qui se transforment en rumeur, en folie collective, puis en grands drames, de ceux qui laissent une plaie sanglante dans l’Histoire, revendiquent également leur part.
La Maison aux pattes de poulet est une réussite totale, en forme de matriochkas : des récits personnels, dans une histoire familiale, dans des mythes, dans l’Histoire.
Vous aimerez si vous les mythes, dans toute leurs ambivalences
Les –
- Un peu lent parfois : quelques pages, paragraphes de trop
Les +
- Une superbe couverture d’Anouck Faure, ce qui n’était pas facile
- La plume, et la traduction
- L’articulation entre le mythe et l’Histoire
- Pieds-de-chardon !
Extraits choisis de La Maison aux pattes de poulet sur la blogosphère : une histoire qui ne lâche pas ses lecteurices pour le Nocher ; magnifique pour Gromovar.
Résumé éditeur
Séparés depuis l’enfance, Bellatine et Isaac Yaga pensaient ne jamais se revoir. Mais, lorsque tous deux apprennent qu’ils vont hériter de leur grand-mère ukrainienne, ils acceptent de se rencontrer. Or il se trouve que leur legs n’est ni une propriété ni de l’argent, mais une chose bien étrange : une maison intelligente juchée sur des pattes de poulet. Arrivée de Kyiv, foyer ancestral de la famille Yaga, l’isba est traquée par une entité maléfique : Ombrelongue, qui ne reculera devant aucun acte de violence pour détruire l’héritage de Baba Yaga.
La Maison aux pattes de poulet de GennaRose Nethercott, couverture de Anouck Faure, traduction de Anne-Sylvie Homassel, aux éditions Le Livre de Poche (2026, parution grand format en 2024 chez Albin Michel Imaginaire, VO de 2022), 608 pages.
Prix Elbakin.net 2024

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