Chronique – Lady MacBeth, Ava Reid

Habitué à une zone de confort, il y a des maisons d’édition que l’on perçoit, identifie, sans réellement franchir le pas de la curiosité. PàL est la collection de poche de De Saxus, éditeur dont je n’ai même été fichu de trouver un site Internet, qui me fait furieusement à Instagram : c’est joli, mais ce n’est pas mon monde. Je regrette parfois cet objectif de lire tout – ou presque – ce qui sort en poche mais c’est aussi l’occasion de sortir de cette fameuse zone de confort et donc d’inaugurer ici cette collection poche.

Et comme nous ne sommes jamais à l’abri d’une très bonne surprise, j’ai passé un bon moment avec Lady MacBeth d’Ava Reid. Quel prix à payer pour échapper à son destin ? L’autrice nous propose un autre point de vue de l’histoire de Shakespeare, un monde d’hommes, de hiérarchie et de violence, où il faut peut-être être celle que l’on attend…

Ava Reid reprend le contexte de la pièce de Shakespeare mais la lecture de celle-ci n’est pas indispensable : je m’étais contenté d’un résumé préalablement à ce texte – mais je suppose que l’expérience de lecture sera différente pour quiconque à déjà lu la tragédie du XVIIe. L’histoire se déroule en Écosse et nous sommes plongés directement dans l’ambiance, à travers les yeux de la future Lady MacBeth, qui découvre ces terres qui l’angoissent et la répugne. C’est un territoire qui parait déserté par la lumière et la chaleur, coincé entre un minéral froid, et l’humidité de la mer déchainée, recouvert d’une lande clairsemée et de bâtiments frustres et pratiques, loin des fastes de la cour. Car il s’agit d’un mariage politique, pour sceller une alliance, renforcer une paix qui ne durera pas, entre le royaume d’une Bretagne qui n’est pas encore française et un thane qui aspire à devenir roi. De l’Écosse, celle qui se nomme encore Roscille, n’a entendu que des rumeurs et légendes : une société barbare et brutale. L’autrice ne s’y trompe pas : elle s’appuie sur une légende, une tragédie, avec ce que les personnages auront de caricatural, de monolithique – oui, les pierres, encore !

« Elle se lève, titube. Sa chambre n’a pas de fenêtre, mais ce doit être le matin : des rayons de lumière filtrent par les fissures dans le mur. Elle passe les doigts sur la pierre qui s’effrite, non pour vérifier la rugosité de son nouveau foyer, ni pour éprouver la solitude de sa nouvelle prison, mais pour juger l’âge de son nouveau domaine, car tout est nouveau ici, même si, aux yeux du monde, il s’agit d’un lieu antique. Ce castel a vu passer cent hommes se disant lord, thane, mormaer, yarl et même roi. Combien de ladies l’ont précédée ? »

Car l’Écosse médiévale telle qu’elle est décrite est dirigée par des hommes, dont les sources de légitimité sont les muscles, le tranchant d’une arme blanche et la crainte inspirée aux ennemis. L’Église encadre vaguement les pratiques les plus violentes mais c’est une institution également bien masculine. MacBeth ne rêve que de gloire et de conquête, les seuls hommes qu’il tolèrent sont ses vassaux, et tolérance n’est pas confiance. Dans cette région isolée, du haut de leurs forteresses, la noblesse semble n’avoir que la domination pour seule obsession. Domination qui s’exerce sur les territoires, sujets, et surtout sur les femmes : Roscille a entendu que les chefs de guerre partageaient leurs épouses avec leurs troupes. Car à l’assignation de genre de guerrière des hommes, répondent celles de femmes. Lady MacBeth réalise rapidement qu’à cette cour les choix sont restreints, et subis. Elle sont servantes, épouses – donc ici objet sexuel puis ventre – et à peine reines : elles conseillent rarement et celles qui le font… sont des sorcières.

« Pendant un temps, l’intelligence artificielle a permis aux êtres humains de renouer avec leurs congénères. Pour une fois, ils ne semblaient plus totalement aveugles et sourds. Un peu tard peut-être, certes, mais bon, c’est ainsi. On pourrait finalement penser que cette démarche cristallise l’essence même de cette chair absurde, toujours renouvelée : attendre la mort pour s’intéresser au vivant. »

J’ai apprécié la vision ambivalente du personnage de Roscille dépeinte par Reid. De par ce mariage forcé, elle appartient à la catégorie des opprimés, de surcroit quand l’époux incarne ce que le patriarcat a de plus brutal. Mais par son rang, elle appartient aussi à l’élite, du royaume et de la cour dont elle vient, mais aussi par son nouveau statut : elle ne règne pas mais elle a une forme d’influence, et sa vie vaut à minima davantage que celle d’un roturier, d’une servante, voire d’un noble de plus basse extraction. La peur qui le saisit, sa volonté de survivre quoi qu’il arrive, la pousse dans une spirale ou la fin justifie les moyens ; et les moyens dont elle dispose, sans aucun soutien d’aucune sorte, sont réduits comme peau de chagrin. Aussi, elle utilise les traits assignés à son genre : son incroyable beauté qui nécessite qu’elle reste voilée, son intelligence et expérience de cour, et sa réputation de sorcière – ici, les sorcières sont incroyablement belles, ou quasiment inhumaines. Surtout, elle connait les faiblesses des hommes, ou la faiblesse, commune à tous : l’avidité. Posséder, encore et toujours, davantage, tout ce qui est possible, des terres aux richesses, en passant par les hommes… et les femmes.

Lady MacBeth est une forme de contre-enquête, de micro tendu aux personnages féminins des tragédies. Un contre-point intéressant, et nécessaire.

Vous aimerez si vous aimez les changements de point de vue.

Les

  • Une fin précipitée

Les +

  • L’ambiance lourde, minérale
  • Nul besoin d’avoir lu l’œuvre originelle
  • Cette couverture ! (qui rivalise avec l’édition Grand Format, déjà très réussie)

Lady MacBeth sur la blogosphère : un manque de finesse et d’audace chez Sometimes a book ; vous ?

Résumé éditeur

Elle sait qu’elle va être mariée à une brute venue d’Écosse qui ne rend jamais les armes. Elle sait que la cour hostile qu’il lui fera sera emprunte de soupçons. Elle sait qu’elle devra utiliser toute sa ruse et sa magie pour survivre. Elle sait que ce Macbeth cache lui aussi des secrets.
Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’une prophétie pèse sur les épaules de son mari comme une armure encombrante. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que sa magie à elle, est plus grande et plus dangereuse encore, et qu’elle menacera l’ordre du monde.
Elle ne le sait pas encore. Mais cela viendra.

Lady MacBeth de Ava Reid, couverture de Elizabeth Wakou, traduction de Pierre-Paul Durastanti, aux éditions PàL (2026, parution grand format en 2024 chez De Saxus, VO de 2024), 278 pages.

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