J’ai eu l’occasion d’écouter Blake Crouch aux Utopiales 2025 lors d’une table ronde, puis d’échanger un peu avec lui – même s’il parle très vite – et d’acheter d’autres de ses romans, après avoir dévoré Wayward Pines. L’auteur étatsunien est représentatif d’une génération actuelle d’auteurs outre-atlantiques : des sorties régulières et relativement rapprochées – presque un roman par an – partant d’un élément de SF qui permet ensuite d’écrire un thriller contemporain ou presque, dans une forme que ne renieraient pas les producteurs de blockbusters hollywoodiens.
Avec Upgrade, Blake Crouch imagine un contexte où l’humanité semble toujours plus proche de l’extinction, et où la génétique pourrait être la solution, ou aggraver le problème ? Dans tous les cas, l’agent spécial Ramsey devra faire parler ses poings autant que sa matière grise. Heureusement pour lui, il en a désormais beaucoup.
Dès les premières pages, il est évident que la situation sur Terre ne s’est pas améliorée dans ce futur proche anticipé par Crouch. Aggravation de la dégradation de l’environnement entre pollutions majeures des océans, réchauffement climatique accéléré, et les corollaires que sont le retour massif des famines et l’accroissement des inégalités. Têtu, l’homme – la minuscule est volontaire et assumée – a préféré dépenser de vastes fortunes pour renforcer toujours davantage un système de surveillance généralisé à grands renforts de drones, caméras et autres algorithmes de reconnaissance ou de prédictions. Pas d’investissement, mais du contrôle. Les États-Unis conservent tout de même quelques ressources humaines… pour des agences fédérales de maintien de l’ordre. Au fil du roman, l’auteur nous dresse le panorama d’un monde sombre, cynique, où les ruines de bâtiments abandonnés parsèment les pages. Le monde ne s’est pas encore écroulé mais les crises majeures se multiplient et s’aggravent, comme si cocher tous les points de bascule énoncés par la science était devenu le nouveau défi à atteindre.
« Si le code génétique d’un être humain était écrit dans un livre au format normal, ce livre ferait vingt étages de haut, rassemblant trois milliards de permutations des lettres A, C, G, T, qui représentent les quatre bases nucléiques – adénine, cytosine, guanine et thymine. La configuration spécifique de ces quatre bases nucléiques constitue le code de toute vie biologique sur la planète. Ce code est ce qu’on appelle le génotype, et la façon dont il s’exprime physiquement chez une forme de vie donnée (en dictant, pas exemple, la couleur des yeux), combinée à des interactions avec l’environnement, s’appelle le phénotype. Mais nous sommes encore très loin de comprendre parfaitement les corrélations qui existent entre le génotype et le phénotype – c’est à dire de savoir quelle séquence d’ADN programme quels traits physiques. »
La science est d’ailleurs le cœur du récit, et plus particulièrement la génétique, qui est désormais très facile à modifier. Même si ça ne se fait pas sur un coin de table, n’importe quel individu ou groupe est capable de bidouiller du code : celui qui paie obtient ce qu’il souhaite. Comme de coutume, les usages concrets et immédiats consistent à fabriquer des armes ou des objets sexuels, entre autres choses. Et quand une manipulation génétique devient hors de contrôle, et déclenche la plus grande famine de l’histoire, il est nécessaire de poser un cadre, qui prend ici la forme d’une agence fédérale aux pratiques… expéditives et largement en marge de l’État de Droit. Mais de l’apocalypse à l’utopie, il n’y a parfois qu’une marche à gravir ou à descendre : et si un humain suffisamment augmenté pour obtenir une intelligence hors norme et une rationalité à toute épreuve était la solution pour briser cette course folle vers le crash de la crise de trop ?
« Qui qu’elle soit, la personne qui m’avait fait ça réécrivait le programme de la nature et prenait le contrôle de l’évolution elle-même. C’était un jeu dangereux. Mon génome possédait l’information encodée nécessaire pour constamment s’autoréguler, combattre les maladies, traiter les toxines, gérer les menaces environnementales, avec comme but premier la survie de l’espèce.
Les modifications génétiques qui amélioraient mon acuité, et peut-être même ma longévité, pouvaient aussi bouleverser complètement l’équilibre de mon génome. Et de ma vie.»
Cet humain, c’est Logan Ramsey, qui va se trouver impliqué malgré lui dans ce choix cornélien. Les ficelles du scénario sont épaisses et on voit certaines choses venir de très loin, quand Crouch distille certains éléments du passé du personnage ou insiste – parfois sans subtilité – sur certaines informations. L’ensemble est un thriller aux stéroïdes – avec OGM ! – émaillé de scènes d’actions. L’auteur a l’habilité de maintenir son récit dans un périmètre raisonnable en introduisant très peu de personnages et en utilisant l’ellipse pour maintenir le rythme. Quelques enjeux existentiels sont abordés, même s’ils sont également vite expédiés, quant à l’usage de ces technologies, et surtout l’interrogation sur ce qui rend l’Homme profondément stupide : il préfère toujours un gain ou plaisir immédiat, à sa propre échelle, aux responsabilités collectives de long terme. Le débat tournant court, muscles et armes automatiques seront finalement nécessaires à la résolution du dilemme. On pourra regretter ce manque de profondeur mais Blake Crouch est un auteur de thrillers d’action, qui un talent remarquable pour écrire des textes au rythme soutenu, avec des intrigues résolues, même quand les enjeux sont importants. Rappelons que l’ouvrage est édité chez Gallmeister, dans une collection qui mêle les genres, et qu’il ne s’agit donc pas d’un texte de HardSF. Les pages se tournent, le popcorn se mange.
Upgrade est donc un thriller frénétique, qui pose la question de ce qu’il faudrait faire pour que l’Homme comprenne enfin qu’il fonce dans le mur et qui questionne – frénétiquement aussi – le technosolutionnisme.
Vous aimerez si vous aimez les blockbusters version littéraire.
Les +
- Le rythme
- Le contexte général du récit
- Une question pas si idiote : l’intelligence est-elle synonyme de rationalité, voire de morale ?
Les –
- Très prévisible…
- … et parfois caricatural
- La difficulté de mettre en scène un personnage supérieurement intelligent
Upgrade sur la blogosphère : Une déception à la hauteur des attentes du Maki ; un très bon thriller d’anticipation chez Chinouk.
Résumé éditeur
L’agent fédéral Logan Ramsey a pour mission de traquer les labos clandestins pratiquant des manipulations génétiques interdites depuis qu’une catastrophe a provoqué la mort de centaines de millions de personnes. Blessé au cours d’une opération, il s’aperçoit que son ADN a été modifié : ses capacités, physiques et intellectuelles sont désormais décuplées. Emprisonné pour sa propre « sécurité », Logan réussit à s’enfuir. De chasseur, il devient chassé. Cherchant à découvrir l’origine de la mutation qui le touche, il met au jour un complot mondial. Et si quelqu’un avait décidé d’ »upgrader » l’humanité tout entière ? Peu importe le fait que près d’un milliard de vies humaines soient en jeu.
Upgrade de Blake Crouch, traduction de Jacques Mailhos, couverture d’Alexander Wells, aux éditions Gallmeister, collection Totem (2025, édition grand format en 2023, parution VO en 2022), 448 pages.

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