Chronique – (Dés)incarnations, Julia Richard

Les novellas sont décidemment à la mode. En 2025, une nouvelle collection est arrivée dans les librairies, chez l’éditeur Timelapse. Dénommée Novellapse, on y retrouve les ingrédients qui ont désormais fait leurs preuves : une charte graphique qui crée une identité forte, des tranches numérotées – youpi, une nouvelle collection ! – et une ligne éditoriale engagée. Je remercie Vincent d’en avoir parlé sur Insta, la curiosité a ensuite fait le reste. Sans regrets.

Avec (Dés)incarnations, c’est Julia Richard qui inaugure – et ça augure bien ! – ladite collection, et avec une question existentielle : quel est le rôle d’une tombe ? Pour l’autrice, c’est un écrin qui n’est plus tout à fait hors du temps, un lieu chargé d’émotions, parfois inattendues ; et c’est aussi le moyen de déployer une bien belle plume.

La tombe est un concentré d’espace-temps. C’est d’abord un espace géo-localisé : carré A, allée B, emplacement C, coordonnées elles-mêmes inscrites dans un cimetière, situé dans une commune… C’est aussi la rencontre, voire l’hybridation, des éléments naturels que sont l’animal, le minéral et le végétal – champignons et bactéries même. Enfin, les tombes sont des chronologies emboitées, de l’âge ancestral de la pierre issue de la géologie terrestre, à celles des saisons, périodes et évènements historiques, contemporaines du temps du deuil, lui-même organisé en phases et rythmes : densité des débuts, pointillés des anniversaires ou autres Toussaints, puis l’oubli, jamais définitif. Les tombes sont donc les lieux centraux de Dés(incarnations), novella de SF ne l’oublions pas, dont le temps file doucement vers un futur de moins en moins proche, et dans laquelle l’autrice imagine l’irruption de l’IA conversationnelle. Julia Richard extrapole la création de tombes dans un contexte de Web 4.0, où la pierre est remplacée par un artefact de métal, verre et silicium, connecté à Internet, et où on a intégré tous les éléments rappelant la personne enterrée : témoignages, photos, journaux intimes… Désormais, les vivants ne paient plus une concession, mais un abonnement.

« Bénédicte s’agite. Elle recule avant de s’avancer, les yeux écarquillés.
« Comment ils font ça ?
– Elle est connectée au drive partagé, elle a récupéré le scan des photos de notre enfance. C’est bien fait, hein ?
– Me voila toute rajeunie ! Ah, mes enfants, comme j’aimerais vous tenir dans mes bras…
– Maman… » gémit Bénédicte, la gorge serrée comme si elle avait avalé du sable.
»

Le cimetière est le lieu de tous les paradoxes, là où tous les sentiments ou états peuvent surgir, y compris ceux auxquels on s’attend le moins. Il y a bien sûr la tristesse qui accompagne la perte et le deuil, mais aussi la sérénité que l’on peut éprouver en errant entre les tombes, parfois sans but, dans cet espace régulier et minéral, mais où chaque forme, chaque touche de couleur florale, est une surprise. Julia Richard imagine aussi que l’avidité peut s’immiscer cyniquement. Après tout, après avoir connecté tous les objets de la création, du téléphone portable au frigo, en passant par les volets roulants ou les WC, il y aura bien un patron ou une patronne de start-up qui se dira que les pierres tombales sont peut-être les seuls objets qui ont été oubliés : il y a tout un marché à développer. De ce postulat, l’autrice imagine et raconte le parcours du jeune qui vient réviser des leçons comme il l’aurait fait avec un de ses grands parents, de voyeurs en quête de frissons sur la sépulture de quelqu’un qui a reçu – ou donné – une mort violente… Enfin, pourquoi pas l’amour ? La tombe devient alors l’opportunité de retrouver un amour de jeunesse, avoué ou non, et qui est alors accessible presque physiquement, dans un espace ou le tête-à-tête est possible. L’autrice s’inspire évidemment de l’histoire de certains et certaines qui tombent amoureux de ChatGPT – et envisage la législation possible d’une relation avec une IA – mais le « risque » ne serait-il pas plus grand encore quand c’est un acteur extérieur qui recrée une psyché et une apparence physique. Finalement, IA ou fantôme ?

« Pendant un temps, l’intelligence artificielle a permis aux êtres humains de renouer avec leurs congénères. Pour une fois, ils ne semblaient plus totalement aveugles et sourds. Un peu tard peut-être, certes, mais bon, c’est ainsi. On pourrait finalement penser que cette démarche cristallise l’essence même de cette chair absurde, toujours renouvelée : attendre la mort pour s’intéresser au vivant. »

L’histoire évoquée pourrait être difficile à raconter : multiplication des narrateurs et narratrices… à un moment de leur vie – l’après plutôt – où la parole se fait rare. Mais Julia Richard fait un choix (im)pertinent en prenant à contrepied l’expression « muet comme une tombe ». Le personnage principal est Marie Février, tombe de son état, et version 0.0, datant d’avant l’irruption des stèles dopées à l’IA, et est surtout la narratrice du récit. Elle n’est pas seule, elle forme un petit clan avec ses voisins et voisines, ce qui crée l’ambiance d’un quartier paisible, parfois même un peu ennuyeux, à peine perturbé ponctuellement par quelques visites, aussitôt commentées. Loin d’être muettes, elles ont un quelque chose qui rappelle les commères – rien de péjoratif ici. On se prend à sourire souvent devant ces histoires de pierres taillées et ouvragées intemporelles qui racontent, se livrent, parlent, d’un ton chaleureux ou plus froid – l’élément minéral est caractérisé par sa faible inertie thermique. L’autrice adapte sa plume aux moments et aux récits, tantôt bienveillance un peu naïve, puis gravité amère, en passant par une douce autodérision. (Dés)incarnations se fait parfois léger, une brise qui flâne le long des allées, et souvent plus profond, quelque part six pieds sous terre.

Dés(incarnations) est un joli texte qui parle de ce que nous avons de plus intime et angoissant : le temps qui passe… l’amour aussi, et ce sans jamais juger. Une réussite !

Vous aimerez si vous aimez les cimetières.

Les

  • Encore une nouvelle collection à l’identité forte, à collectionner !…

Les +

  • …Encore une nouvelle collection à l’identité forte, à collectionner !
  • Une idée de base tellement judicieuse !
  • C’est drôle, c’est beau, c’est triste.

Dés(incarnations) sur la blogosphère : une introspection sur notre destinée pour Le Maki ; puissant, malin et percutant pour Tachan.

Résumé éditeur

À l’heure où l’on installe les premières tombes connectées permettant de converser avec les personnes défuntes, Marie Février sera votre guide dans les allées d’un cimetière qui devient un lieu de vie et de rencontres, vous donnant à voir l’envers du décor, ses histoires d’amour, ses joies quotidiennes, sa langueur monotone.
Ce roman atypique nous interroge sur l’usage que nous faisons de la technologie, car, en créant des tombes qui permettent de conserver un lien avec les personnes défuntes, sommes-nous en train de repenser le deuil ou bien de seulement le repousser, pour plus de souffrance encore ?

(Dés)incarnations de Julia Richard, couverture de Hélène Boulard, aux éditions Timelapse, collection Novellapse (2015), 120 pages.

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