Chronique – L’Amulette, Michael McDowell

La maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture a décidé de publier l’intégralité des textes de Michael McDowell, depuis le succès fulgurant – et mérité – puis continu de Blackwater, qui est désormais installé comme un classique. Ces ouvrages sont reconnaissables à leurs superbes éditions, qui font toujours très joli sur une étagère, mais qui ont surtout le bon goût d’être en poche, quand la mode est plutôt au hardback avec jaspage.

L’Amulette est son premier roman et même si cela se voit parfois, il contient en germe tous les ingrédients qui ont fait le succès de l’hexalogie : un moment clé de l’histoires des États-Unis, contexte idéal pour ces personnages bien souvent détestables, et les prémisses d’un southern gothic.

L’Amulette est publié en 1979, durant la Guerre Froide, à un moment où les États-Unis digèrent l’humiliation vietnamienne. L’action du roman se déroule une vingtaine d’années auparavant, quand la victoire ne paraissait faire aucun doute, et que la guerre représentait même plutôt une opportunité de développement économique pour les territoires. Comme dans Blackwater, Michael Mc Dowell situe son roman au sud des Etats-Unis, en Alabama, qu’il dépeint avec férocité. Il y a quelque chose de paradoxal dans cette Amérique profonde, qui reste encore marquée par les faibles densités et le poids d’une agriculture en partie familiale, mais qui a aussi pris le train des Trente Glorieuses et du confort matériel qui l’accompagne. Le passage à l’économie de guerre est un accélérateur des transformations économiques et sociales : l’ouverture d’une usine consacrée à la fabrication de fusils pour les boys envoyés en Asie donne du boulot dans une région qui paraissait sinistrée. Le travail à la chaine nécessite une main d’œuvre peu qualifiée, occupée essentiellement par les femmes, incarnant l’ambiguïté entre émancipation et aliénation du taylorisme.

« La manufacture de munitions de Pine Cone était semblable à la ville de Pine Cone elle-même, au sens où les deux étaient petites et minables. Les propriétaires se faisaient pas mal d’argent, et l’usine ne leur posait pas le moindre problème. Elle produisait un type de fusil, ou plus précisément elle assemblait un type de fusil ; ses différentes parties étaient fabriquées à d’autres endroits – Détroit et Des Moines -, puis expédiées en Alabama. On y emboutissait certes quelques pièces spécifiques qui ne pouvaient être obtenues ailleurs, mais les plaques de métal étaient forgées en Pennsylvanie, et acheminées une fois par moi via l’embranchement de la ligne de chemin de fer. Un propriétaire plus entreprenant aurait augmenté la capacité de l’usine, diversifié la production, modernisé et rationnalisé les équipements, mais en vérité, quel besoin y avait-il à cela ? La famille de l’élu au Congrès était plus paresseuse que cupide, et aimait passer son temps dans des maisons sur la côté du golfe de Floride. Ils recevaient chaque mois des chèques d’un très coquet montant, et une fois par an, jetaient à la corbeille le rapport d’activité sans même y jeter un oeil. »

Dans L’Amulette, les premiers rôles sont féminins et l’auteur brosse une sorte de tableau de ce que peuvent être – d’après lui – les femmes dans ce contexte. On retrouve ainsi le rôle de l’épouse, plus ou moins dévouée, mais dont cette dévotion est toujours attendue socialement et valorisée, les jeunes filles plus ou moins sages, et surtout l’acariâtre belle-mère. Jo est l’antagoniste principal, qui semble cumuler l’essentiel des vices de la création – McDowell flirte quand même largement avec la grossophobie ici -, notamment la paresse et la méchanceté. Belle-mère de Sarah (au sens mère de l’époux de cette dernière) elle ressemble presque à un personnage de conte de fée, méchante par nature, incapable d’être autre chose et de reconnaitre le moindre tort ou simplement la vérité ; elle fait partie de cette catégorie de bourreaux, qui face aux épreuves de la vie, se complait dans le rôle de la victime et décide de faire payer la Terre entière. Si ce duo Jo/Sarah m’a semblé manichéen, le reste de la population en prend pour son grade sous la plume de l’auteur. Ils sont souvent avides, bigots, extrêmement voyeurs : de véritables concentrés de contradiction, brandissant une morale qu’ils foulent aux pieds – qui a crié « électeurs républicains » au fond de la salle ? -. Les quelques personnages sympathiques sont souvent falots, naïfs, et victimes désignées pour la première catégorie.

« Pour la première fois depuis qu’elle était entrée dans la pièce, Sarah abaissa ses yeux vers le lit. Son mari était allongé, le visage et le cou complètement enveloppés de bandages blancs. Son ventre plat et ferme était nu, et il portait un pantalon de pyjama ample qui avait appartenu à son père. Les draps étaient défaits, mais il reposait dessus, complètement inerte, respirant d’une manière à peine perceptible. Les yeux de Dean étaient couverts, et les bandages découpés au niveau de la bouche laissaient apparaitre une simple fente noire qui s’élargissait et se contractait au gré de sa respiration. »

Dans L’Amulette, chaque personnage est susceptible de devenir un monstre. C’est ici qu’intervient le surnaturel dans le récit, sous la forme d’une mystérieuse relique, dont le détenteur deviendra nécessairement un assassin, avant de mourir tragiquement à son tour. L’objet est ensuite ramassé… et ainsi de suite. Cela donne au récit un côté certes répétitif, mais aussi jubilatoire, car McDowell nous met en position d’attente, d’anticipation de la mort à venir – qui est immanquablement atroce, voire gore. L’auteur fait de nous un monstre, au même titre que les autres personnages, voyeurs, car nous lisons ce récit avec délice, encore davantage quand la victime ou son bourreau sont détestables. Il faudrait d’ailleurs peut-être mettre des trigger warnings, car même les plus vulnérables y passent. La monstruosité prend une autre forme, incarnée par Jo, dont la description l’exclut de l’humanité, tant moralement que physiquement, sans parler de la relation à son fils, qui flirte allégrement avec l’inceste. Ce dernier est enfin un autre avatar, corps mutilé à peine vivant, et qui n’est pas sans rappelé le zombie qui se contente de se nourrir, voire une autre malédiction pour Sarah. L’auteur a un talent remarquable pour nous faire détester quelqu’un dès sa première ligne de dialogue.

L’Amulette est un texte d’horreur qui rappellera les films d’horreur de série Z, façon Destination Finale, dans un État d’Alabama décrit de façon acerbe.

Vous aimerez si êtes un voyeur qui aime regarder les gens mourir. Salement.

Les

  • Parfois un peu trash
  • Répétitif
  • Une quatrième qui spoile beaucoup trop

Les +

  • Un travail éditorial qui a fait ses preuves
  • La capacité de l’auteur a inventé une galerie infinie de personnages
  • Jubilatoire

Extraits choisis de L’Amulette sur la blogosphère : ça a amusé Gromovar, une expérience jouissive chez Tachan.

Résumé éditeur

Alabama, 1960. Alors que Dean Howell fait ses classes avant d’être envoyé au Vietnam, un accident sur le champ de tir le laisse dans un état végétatif.

Sa femme Sarah voit sa vie déjà morne devenir une agonie sans fin : après d’harassantes journées à l’usine, elle doit laver et nourrir son mari léthargique, tout en supportant son odieuse belle-mère, Jo, qui accuse la ville entière du sort de son fils. Lorsqu’elle offre une étrange amulette à l’homme qu’elle tient pour responsable, se met en branle une implacable danse macabre.

Et tandis que les meurtres inexplicables et les morts accidentelles s’enchaînent à un rythme diabolique, Sarah doit faire face à l’impossible réalité : cette amulette joue peut-être un rôle central dans cette hécatombe et elle doit à tout prix mettre la main dessus.

L’Amulette de Michael McDowell, aux éditions Monsieur Toussaint Louverture (2025, VO de 1979), traduction de Laurent Vannini, couverture de Pedro Oyarbide, 480 pages.

4 commentaires sur “Chronique – L’Amulette, Michael McDowell

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  1. Jubilatoire, c’est effectivement totalement le mot pour ce texte, jouissif où on se réjouit des morts qui se produisent.
    Dommage en effet que la couverture par contre divulguache autant ce qu’il va se passer 😅

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