Jean Krug – Interview & Concours

J’ai eu la chance de rencontrer Jean lors des Utopiales 2025 et celui-ci s’est gentiment prêté au jeu de l’interview. Je suis toujours admiratif face à ces gens qui ont réussi à faire un pacte avec le diable pour obtenir des journées de 50h, avec le temps de bosser d’arrache-pied et… d’écrire. Aussi, nous avons parlé évidement du Chant des glaces, son dernier texte paru en poche (dont je vante les mérites ici), un peu d’orientation – on ne se refait pas -, littérature et jeu de rôle. Pas mal non ? Un conseil, restez jusqu’à la fin, même s’il fait froid.

Jean Krug, vous êtes glaciologue…mais comment et pourquoi devient-on glaciologue ?

Comment on en arrive là ? Moi, c’était par un concours de circonstances. J’aimerais dire que c’était un plan prévu de longue date, mais non. J’ai fait une classe préparatoire, PCSI, puis une école d’ingénieur en génie des procédés. Donc c’était plutôt pour bosser dans l’agroalimentaire, la pétrochimie, l’industrie lourde… et très polluante. Et du coup, ça ne me branchait pas plus que ça.

Après mon école d’ingé j’ai fait en parallèle un master plus orienté mécanique des fluides : j’ai pu faire une passerelle et directement refaire un master 2 en océan, atmosphère, hydrologie. Si j’ai fait cette passerelle, c’est parce que j’ai découvert après mon école qu’il y avait des gens qui partaient hiverner en Antarctique. Je me suis dit, c’est fou ça, il faut que je fasse un truc comme ça. Je me suis renseigné sur les labos qui envoyaient les gens en Antarctique et pour les intégrer ; il fallait que je refasse idéalement ce master et c’est comme ça que j’y suis arrivé. J’y fait donc mon stage, puis ils m’ont proposé de partir en Antarctique, mais ils m’ont aussi proposé de continuer en doctorat ; finalement, j’ai choisi le doctorat car l’équipe était cool et que ça me permettait quand même de faire quelques missions de terrain sur la glace dans les Alpes, en Alaska…. C’est comme ça que je suis devenu glaciologue.

Vous évoquez donc l’Antarctique, qui est aussi le contexte de La couleur du froid. Peut-on faire une incise pour ceux qui ne connaissent pas son statut particulier ?

C’est vrai qu’il a un statut géopolitique est très particulier. Est-ce que ça va durer ? Il y a des vrais enjeux à ce niveau-là. C’est en 1959 qu’a été signé le Traité sur l’Antarctique, et ses deux premiers articles le dédient à la paix, à la science, promeuvent la coopération internationale des activités scientifiques en Antarctique. C’est vraiment un statut particulier, signé à l’époque par une douzaine de pays qui sont donc devenus membres du traité sur l’Antarctique. Ensuite, il a été ratifié par 58 pays, dont les grandes superpuissances actuelles.

Il régule par exemple les activités touristiques en Antarctique et est accompagné de nombreux protocoles annexes qui protègent la faune, la flore – pour le peu de flore qu’il y a -, les activités touristiques et commerciales, la pêche… Pour l’instant, ce traité n’a pas de date de fin officielle. Il tourne, mais c’est aussi parfois vu comme une coquille vide, dans le sens où le traité n’interdit à personne d’aller en Antarctique et de monter une station de recherche ; toutefois il gèle les revendications territoriales. Il y a des compagnies de tourisme qui installent des hôtels éphémères pendant les mois d’été austral, décembre-janvier. Elles montent leur hôtel sur la calotte polaire, puis démontent à la fin de l’année, deux mois après.

Et comment on passe de glaciologue à auteur de science-fiction ?

Pendant ma thèse, j’ai écrit mes articles scientifiques, et c’était un process un peu lourd, pénible, qui exigeait une rigueur de fou. Du coup, comme je faisais du jeu de rôle aussi à l’époque, et j’ai commencé à écrire l’histoire de deux personnes sur un espèce d’énorme glacier qui défiait toutes les théories et toute la réalité physique. Puis, j’ai écrit une trentaine de pages, et ça me plaisait bien, je voulais continuer.

C’était une époque où j’ai aussi lu La Horde du Contrevent, qui m’a marqué, mais vraiment. J’avais cette inspiration-là en plus, qui était très axée sur les éléments ressentis : je voulais mettre en relief ces deux aspects, la science et puis tout ce qui passe par le sensible. Ce sont les deux choses que tu expérimentes quand tu étudies la glaciologie car tes sens sont vraiment sollicités. Le son, le craquement, le vent sur le visage, le froid évidemment, et la vue, car ce sont des décors qui sont gigantesques et très beaux.

Donc, il y a plein de sens qui sont sollicités, et puis derrière, il y a des réalités scientifiques et des trucs qui sont super intéressants aussi à étudier.

Justement, vous écrivez plutôt de la Hard SF mais vos titres, avec les mots « chant » ou « couleur » ont aussi quelque chose de très poétique. Avez-vous cette volonté d’articuler les deux ? Quelle est votre démarche d’écriture ?

C’est aussi une inspiration de Damasio, c’est un récit qui m’a marqué, parce que, justement, il a un travail sur les mots, sur la phrase, sur le rythme et sur la musicalité, et que je voulais un petit peu le reprendre mon côté.

Mais le côté Hard SF est clairement présent : pour Le chant des glaces je voulais utiliser cet espèce de matériau de glace ultra-froid, le Cryel, qui n’existe pas en réalité. C’est une sorte de singularité physique. Je voulais introduire ce truc-là en forçant un tout petit peu les connaissances scientifiques pour ensuite l’utiliser comme élément narratif, et construire l’histoire et  la musicalité autour.

Dans La couleur du froid, l’accroche partait d’un article de recherche qui a été publié dans Science par une équipe allemande (Brown et al., 2013), où ils racontaient qu’ils avaient réussi à amener un gaz, de je ne sais plus quel élément, à des températures inférieures au zéro absolu pendant une fraction de seconde. C’était un travail de recherche, mais c’était bien une application pratique, et ça posait toutes les questions théoriques sur des sujets qui, pour le coup, me dépassent car je n’ai pas la formation scientifique suffisante. Mais je trouvais que c’était vraiment hyper intéressant : ça a amené derrière toute cette problématique autour de l’inversion des lois physiques, la question de l’entropie. L’idée d’émettre du froid, plutôt qu’émettre de la chaleur, ce qui va à l’encontre du principe de la thermodynamique. Ça a lancé La couleur du froid.

Le GIEC parle de réchauffement climatique mais vous, au début de La couleur du froid, parlez de refroidissement climatique. Pourquoi ?

Je me suis plusieurs fois posé cette question. L’idée, c’était d’imaginer un monde froid, à l’instar de Damasio, qui fait un monde de vent. J’investis cette idée… et arrive aux formes de froid. Inverser le changement climatique, je me suis dit que c’était intéressant et un peu risqué, mais en fait, pas tant que ça, parce que c’est juste basculer dans l’autre extrême. Notre société, elle est bâtie sur une température que le changement climatique fait augmenter. Un refroidissement climatique nous ferait descendre : dans Un jour d’après (c’est une version assez bourrine de la question climatique, certes) le traitement montre qu’un refroidissement perturberait tout autant notre société qu’un réchauffement. Cela mettrait à mal le capitalisme comme on le connaît, et puis évidemment, toutes les histoires humaines qui vont avec.

Parlons donc des personnages. Il y a toute une galerie dans La couleur du froid, très complémentaires. Par exemple Mila, est la patronne ; or souvent, dans les textes engagés, les patrons sont des personnages qui ne sont pas très sympas…

Mila fait un pas de côté, elle évolue, elle est ambivalente. Elle m’évoque un peu Sam dans Cité d’Ivoire, qui est un personnage qui n’est pas très engagé au début, qui vit dans son monde, parce qu’il a toujours vécu dans ce monde-là et qu’on ne lui a pas fait découvrir forcément autre chose – comme plein de personnes, que je peux parfois côtoyer quand je suis en Antarctique. Mais elle est multimillionnaire, milliardaire même, elle a un pouvoir considérable, et elle va se retrouver complètement perturbée dans ses idées, dans ses principes. Je trouve que c’est un cheminement plus intéressant à raconter que quelqu’un qui est déjà persuadé de son action.

Je n’avais pas non plus envie de montrer un méchant cliché qui est méchant sans raison. Parfois, j’essaie de la comparer un peu à Elon Musk, parce qu’évidemment, c’est un peu la figure qui s’en rapproche le plus. Mais ce n’est quand même pas le même genre de personne, pas du tout la même philosophie. Il n’y a pas une volonté de domination du monde dans mon personnage. Et puis elle ne veut pas quitter la Terre au début, il y a un truc qui la dérange, elle n’arrive pas à mettre le doigt dessus, et c’est le cheminement de tout le roman de réussir à comprendre ce qui se passe.

Vous m’avez parlé de sources d’inspiration de Damasio, la fameuse Horde du contrevent. Personnellement, j’ai pensé aussi à Terreur de Dan Simmons.

Oui, Terreur, c’est intéressant parce qu’il y a aussi l’aspect historique, que je voulais mettre dans La couleur du froid. Il y a des flashbacks ou des flashforwards, qui démarrent avec La Belgica en 1898, car c’est une expédition importante pour l’Antarctique. C’est là qu’on apprend vraiment, qu’on commence à découvrir l’Antarctique avec des moyens « modernes ».

Est-ce que vous avez des projets ? Il y a un côté très visuel, et ça mériterait une adaptation BD, par exemple.

Là, je suis carrément partant. Si quelqu’un est branché pour faire une adaptation BD avec moi ! Au-delà de la boutade, le découpage de La couleur du froid est aussi pensé avec un côté assez visuel d’histoire, de série, et du cliffhanger. J’aimerais beaucoup faire une adaptation, ça serait trop bien. J’avais vaguement eu un projet comme ça sur Le chant des glaces, qui n’a pas abouti.

Il y a un autre texte dans les tuyaux, et le contrat est signé, donc je peux en parler : chez Critic aussi et ce sera pour l’année prochaine. Le titre n’est pas encore tout à fait défini, et on resterait dans le froid, encore une fois. Il faudra que je change peut-être un jour ! Pour ce projet, toujours le froid donc mais avec une ambiance un peu Frostpunk, c’est-à-dire entre du charbon, de l’acier, du froid et aussi du numérique.

Un texte qui parlera de mémoire.

Une dernière question, rituelle. Si tu devais conseiller un livre de SF ou même un essai scientifique, quel serait ta recommandation du moment ?

En ce moment je lis surtout pour me documenter sur des récits historiques. Mais je suis en train de lire un texte qui me plaît beaucoup, et qui s’appelle Le Haut Mal de Pierre Léauté, chez L’Homme Sans Nom. On est en 1923 dans les Pyrénées, dans la France pyrénéenne profonde et on va suivre des sismologues de Strasbourg, de l’Institut Physique du Globe et qui se rendent là-bas parce qu’il y a un truc étrange avec les tremblements de terre. On est sur un récit de montagne, un peu horrifique, un peu scientifique ; c’est un mélange qui est assez chouette et c’est super bien écrit surtout, ça c’est un vrai plaisir.

Merci Jean, de t’être prêté à l’exercice

Merci à toi !

Ne nous quittez pas car je profite de cette interview, avec la gentille participation des éditions Pocket, pour vous faire gagner un exemplaire de La couleur du froid. Pour ce concours, deux choses à faire :

1) partager cette interview (pensez à me taguer – Twitter : @mondesdepoche.bsky.social, Instagram : mondesdepoche, Facebook : Jean-Yves Loisy-Saurel)

2) répondre à la question suivante : citez un roman qui aborde la thématique de l’environnement. Vous pouvez également laisser un commentaire sur le blog (c’est plus sûr et surtout plus sympa)

Date limite de participation : mercredi 26 novembre. Annonce du résultat : samedi 29 novembre. Tentez votre chance ! Et si vous ne gagnez pas, achetez le !

Enfin, j’en profite pour remercier Vincent pour le prêt, fort utile, du micro !

La couleur du froid de Jean Krug, Pocket (2023, première sortie Critic en 2024), 972 pages.

6 commentaires sur “Jean Krug – Interview & Concours

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  1. Merci pour cet interview vraiment intéressant et surtout qui donne vraiment envie de découvrir cet ouvrage. Je suis ultra frileuse, le froid n’est clairement pas un ami, mais pour une fois j’ai envie de plonger dans les glaces!!!!

    Des romans parlants de l’environnement il y en a tellement, » mais « Choc terminal » de Neal Stephenson ou encore la très célèbre et génial saga « Dune » de Frank Herbert

    Aimé par 1 personne

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