Je ne vous refais pas l’historique du moi de mai au Bélial, tout est sur le billet de la semaine dernière consacré à l’excellent Défense d’extinction. J’ajoute tout de même que l’achat d’À lire à ton réveil se justifiait d’une part par la nécessité – si tant est qu’un achat de livre puisse être nécessaire – d’un second volume de la collection pour obtenir le précieux hors-série , d’autre part et surtout pour son auteur, puisque Robert Jackson Bennett est peut-être le seul dont j’achète tout ce qui est traduit – enfin, édité en poche, faut pas pousser ou faire de la concurrence à Scalzi.
Cette novella est, si j’en crois la page Wikipédia de l’auteur, un de ses premiers textes. Aussi je me demande si une traduction était nécessaire – si tant est… – car ce texte fantastique est un condensé des défauts, tout du moins à mes yeux, de Bennett, mais qu’il a aussi de solides arguments pour se défendre, notamment par sa manière d’aborder le genre fantastique.
À lire à ton réveil – traduction littérale de la VO – est, comme son titre l’indique, un texte épistolaire. L’auteur des lettres qui composent la novella est James, jeune britannique un brin pédant, contraint de quitter son île et de se mettre au vert… en France en l’occurrence. L’action se déroule peu de temps après la Seconde Guerre mondiale, dans un – très – petit village de Lorraine qui fait figure d’île hors du temps et de l’espace. La France rurale de cette époque, surtout dans un contexte de sortie de guerre, a des relents marqués de XIXe, ce qui donne au texte une ambiance propre au romantisme ou au symbolisme. Il y a chez James quelque chose entre Rimbaud et Baudelaire, pris par ses addictions, passions, et humeurs pour le moins fluctuantes. Bennett arrive avec talent à nous faire imaginer cette forêt mystérieuse où il s’installe et qu’il explore, à la fois inquiétante et envoutante, avec cette découverte qui se dessine petit à petit. Car James n’est pas inactif et n’est pas venu loin du monde pour rien : il découvre un vieux bâtiment, ou plutôt un complexe, qui se révèle à lui. Pris entre la curiosité et un besoin fort d’être reconnu, voire d’obtenir une revanche sur l’élite londonienne, il se lance dans son exploration et découvre ses racines, amalgame d’Histoire et de mythes.
« C’est vrai, tu sais. Fouler un sol qu’ont foulé des saints et des rois me paraît rien moins que divin. Mes doigts parcourent d’un frôlement les époques disparues comme ceux d’un harpiste les cordes de son instrument. Sans doute suis-je fou de cette manière-là.
À moins que je n’aime mes séjours en forêt. C’est un endroit étrange. Qui joue des tours au cerveau. De l’extérieur, il s’agit d’un simple bosquet de deux hectares et demi de grands arbres. de l’intérieur, elle s’étend à l’infini. Il me faut toujours un moment pour trouver les ruines… Peut-être n’ai-je aucun sens de l’orientation. »
La forme épistolaire – ou du moins une narration directe à posteriori – est classique du genre fantastique, comme par exemple chez Lovecraft. C’est le premier, et moindre, reproche que je fais à Bennett : ses sources d’inspiration me paraissent toujours trop transparentes, comme s’il était piégé dans un hommage permanent, ou en quête d’identité littéraire propre. Néanmoins, si cette forme est utilisée et réutilisée, c’est qu’elle permet d’instiller le doute face aux évènements. Le lecteur n’étant ici pas omniscient, il est conduit à s’interroger sur les révélations de James concernant cette abbaye qui réapparait toujours un peu plus. En effet, le jeune homme semble être instable mentalement – et cela ne s’arrange pas au fil du texte – avec un penchant évident pour l’alcool, ce qui est visible dans la forme du texte, au niveau de l’écriture en elle-même ou des signatures de James : sa fébrilité et ses sautes d’humeurs sont palpables. De plus, il attache énormément d’importance à ce qu’éprouve son correspondant, même s’il s’en défend, et il hésite souvent à dire la vérité, tiraillé entre désir d’honnêteté ou de reconnaissance et crainte d’être jugé. C’est ici qu’intervient pour moi le deuxième défaut de l’auteur – ou peut-être est-ce moi qui ait simplement « bloqué » dessus -, mais j’ai trouvé le texte trop démonstratif par moments. Il y a comme un manque de confiance de Bennett dans son lecteur, ce qui l’oblige à répéter certaines scènes ou mots, voire à multiplier certains dialogues d’exposition, comme pour être sûr que l’intrigue soit comprise. Paradoxal pour un texte fantastique dont le genre repose en partie sur le mystère et l’implicite.
« J’exprimai de manière assez obscène le vif saisissement que m’inspiraient ces changements. Le marquis avait bien des choses à en dire – un tas d’âneries poétiques, genre « le monde est une vallée de larmes où notre passage fait saigner notre être ». Toutefois, à l’entendre, ce n’était pas le travail lui-même qui en était la cause, si épuisant fût-il, mais l’endroit où il se déroulait. Comme si la terre aspirait ma vitalité, ainsi qu’elle avait aspiré le sang de ceux qui, sans doute, s’étaient battus et avaient péri ici. »
L’autre intérêt de cette forme est de permettre d’être au plus proche de l’auteur et donc des émotions qu’il ressent/ De surcroit, qui dit auteur de lettres, dit aussi destinataire : dans À lire à ton réveil il y a le « ton », ici Laurence, l’amant de James, resté sur Albion. La novella est un texte fantastique mais – je nuance donc un peu le procès en manque d’originalité que j’ai fait à Bennett – où l’amour en est le cœur. Texte romantique donc, en lien avec le genre littéraire, mais également plus proche de l’autre acception du terme. Le texte est sensible, beau, et l’auteur nous fait éprouver l’amour sincère d’un amant pour l’autre. On se prend d’affection pour James, qui oscille entre l’intellectuel condescendant, l’amoureux qui a peur de décevoir et qui en fait peut-être trop, qui passe de l’exultation aux lamentations quand Laurence, à la santé fragile, ne répond pas à ses missives. On finit par douter avec lui, voire s’inquiéter, quand les réponses n’arrivent pas ou plus, au point même de s’interroger : les lettres de James arrivent-elles ? Sont-elles seulement écrites ou compréhensibles ? Le contraste entre l’extraordinaire de cette abbaye et l’ordinaire d’une belle relation, mais somme toute banale, fonctionne et donne à la novella une ambiance qui tranche avec des récits fantastiques où l’angoisse domine.
À lire à ton réveil prouve à nouveau la capacité de Bennett à s’approprier les différents genres de l’imaginaire, ici en introduisant une belle part d’émotion à son texte, pour honorer la promesse contenue dans son titre.
Vous aimerez si vous aimez le fantastique feutré.
Les +
- Un narrateur maudit et attachant
- Un joli contexte, bien posé
- Une couverture simple mais évocatrice
Les –
- Prévisible
- Démonstratif
À lire à ton réveil sur la blogosphère : Immersion totale pour Célinedanaë ; un lieu hors du monde pour le Nocher.
Résumé éditeur
Peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale.
James fuit Londres et ses créanciers en quête d’un refuge paisible, plaçant ses espoirs dans un hameau perdu au cœur d’une Lorraine marquée par les horreurs passées. Au fil de son ermitage, des semaines, des mois, il écrit à Laurence, son amant à la santé fragile resté en Angleterre… Non loin de son logis, une découverte ravive la passion pour l’histoire de cet oxfordien contrarié : en pleine forêt, les ruines d’une abbaye dont la fondation semble remonter aux origines du christianisme. Suivant la piste d’une légende locale, alors qu’il se familiarise avec les gens des environs, James explore les reliques du site et déniche un passage menant à ce qui pourrait être une crypte. Mais est-il bien en présence d’une ancienne abbaye ? De plus en plus exigeantes au cœur d’un hiver lorrain implacable, ses recherches confinent bientôt à l’obsessionnel, et les fables dont les natifs du coin le bercent, conjuguées à un compagnonnage pour le moins étrange, ne tardent pas à produire chez lui des effets effrayants…
À lire à ton réveil de Ray Nayler, traduction de Michelle Charrier, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Bélial, collection Une Heure Lumière (2025, parution VO en 2012), 112 pages.
