Chronique – Celle qui a tous les dons, M. R. Carey

Il existe différentes manières de prendre connaissance de l’existence d’un livre, de la visite en librairie, aux sites d’éditeurs en passant par les différents réseaux sociaux ou sites spécialisés, blogs inclus. La plus gratifiante pour moi est celle, intemporelle, du bouche à oreille – même si les canaux changent – où quelqu’un te dit « lis-ça, tu vas kiffer » ; merci donc aux différents Mordus qui m’ont conseillé Celle qui a tous les dons, véritable coup de cœur.

M.R. Carey nous livre une histoire de zombis qui parait très classique mais pour mieux nous surprendre et lui donner une portée plus large, en l’inscrivant dans une vaste mythologie.

Celle qui a tous les dons est donc un roman de zombie, se déroulant peu ou prou une génération après l’apocalypse, nommée « Cassure » dans le texte. La forme qui récit est très classique, nous permettant d’abord de comprendre les tenants et les aboutissants des évènements : d’abord une série de chapitre à l’échelle d’un camp militaire, où nous découvrons que les survivants se sont difficilement organisés, que les zombis sont mentionnés sous le nom d' »affams » – je trouve assez cohérent de ne pas oser employer le terme générique, comme pour mettre la menace davantage à distance – et surtout que ceux-ci sont liés à un champignon qui parasite des hôtes, ces derniers devenant alors de jolies réserves nutritives, et ne laissant que les strictes fonctions nécessaires à la vie : alimentation, « reproduction » et motricité. Le roman s’inscrit donc bien dans le genre de la SF; avec les interrogations qu’elle permet, au fur et à mesure que l’échelle du récit change. Les personnages, quant à eux, sont au-delà de la caricature, car ils incarnent des archétypes, quasi allégories : leurs caractères se résument presque à leurs professions entre la professeur dévouée, le militaire dévoué mais têtu, la scientifique dévouée… à la science et donc très froide – et un peu borderline pour tout dire.

« La voix aux intonations de miel du célèbre documentariste, évocatrice de douce campagne anglaise aux jardins parfaits, décrivait avec une tendresse incongrue la façon dont les spores d’Ophiocordyceps reposent inertes sur le sol, dans des environnements humides tels que ceux de la forêt tropicale sud-américaine. Collantes, elles se fixent sur d’innocentes fourmis cherchant leur nourriture en y adhérant à la partie inférieure de leur thorax ou de leur abdomen. Une fois en place, elles étirent des filaments de mycélium qui pénètrent dans le corps de l’insecte, puis s’attaquent à son système nerveux. Les fungi court-circuitent les fourmis. »

Ces derniers gagnent toutefois en profondeur, et même si on peine à s’attacher à tous – n’oublions pas le genre de texte dont nous parlons – chacun a son moment de bravoure et la révélation qui le nuance un peu. Car Celle qui a tous les dons n’est pas un texte manichéen, tout en évitant le cliché du « tous pourris » du genre zombi dont l’objectif in fine est de nous montrer que c’est l’Homme qui est le monstre ; ici, chacun a sa part d’ombre, plus ou importante il est vrai. Chaque personnage incarne alors en quelque sorte un humain type, élément solitaire d’une arche de Noé avec une répartition des genres, âges, fonctions et caractères. De surcroit, chacun met en valeur Mélanie la fillette, personnage principal, et donc celle qui a tous les dons. Un chapitre sur deux lui est pleinement consacrée, et nous découvrons ses particularités au fil des pages, ses interrogations et ses relations qui s’étoffent. Elle est littéralement le centre du roman, le nexus autour duquel tout gravite, de la première à la dernière ligne, ce qui donne au texte une émotion rare, car le destin d’un enfant ne peut laisser indifférent. L’auteur ne laisse rien au hasard et préparez-vous à enchainer les révélations : tout est expliqué et ses choix sont d’une remarquable cohérence.

« Elle obéit et il déverrouille la porte. Le règlement exige qu’au moins deux personnes soient présentes quand on sangle les mômes sur leur fauteuil, ou qu’on les dessangle, mais Parks est sûr de pouvoir le faire tout seul. Il a la main sur la poignée de son pistolet, qu’il laisse cependant dans son étui. Il compte sur le pli pris automatiquement à force d’innombrables matinées. Celle-là le contemple de ses grands yeux presque sans paupières – les paillettes de gris dans le bleu intense sont là pour vous rappeler ce qu’elle est, au cas où vous seriez jamais tenté de l’oublier. »

Mélanie aime la mythologie, car cette matière lui a été enseignée par son institutrice adorée, mais aussi pour des raisons plus intrinsèques. Elle est fascinée par ces héros et les symboles qu’ils représentent, comme Thésée et sa lutte contre le minotaure, mais surtout par Pandore. Je vous laisser éplucher la page Wikipédia consacrée à cette dernière, avant ou mieux, après votre lecture et vous verrez Celle qui a tous les dons avec un autre oeil, même si aucune culture classique n’est nécessaire pour apprécier le texte. Je pense que le choix d’entourer Mélanie de personnages archétypaux, avec leurs cortèges de secrets, n’est pas tout à fait anodin. M.R. Corey ajoute une pierre à l’édifice à la mythologie zombie, en en reprenant les lignes de forces principales et autres passages obligés, tout comme les aèdes récitaient les épopées héroïques en y ajoutant des éléments, autant de touches personnelles d’auteurs. D’une mythologie à l’autre, il n’y a que de petits pas, et un matériel commun : nous.

Celle qui a tous les dons est un roman prenant, qui sait alterner entre émotion, suspense et questionnements moraux. Une grande réussite. A noter que le roman a également une préquelle, La part du monstre, et qu’une adaptation en film existe.

Vous aimerez si vous aimez les zombis et les champignons.

Les

  • Les personnages dont l’aspect caricatural peut laisser froid

Les +

  • Mélanie
  • Très prenant
  • Le dénouement, particulièrement réussi

Extraits choisis de Celle qui a tous les dons sur la blogosphère : recommandable pour Laird Fumble, inlâchable chez Book en stock !

Résumé éditeur

Chaque matin, Melanie attend dans sa cellule qu’on l’emmène en cours. Quand on vient la chercher, le sergent Parks garde son arme braquée sur elle pendant que deux gardes la sanglent sur le fauteuil roulant. Elle dit en plaisantant qu’elle ne les mordra pas. Mais ça ne les fait pas rire.
Melanie est une petite fille très particulière…

Celle qui a tous les dons de M.R. Carey, traduction de Nathalie Mège, aux éditions Livre de poche (2018 pour cette édition, première parution VF 2014 , parution VO en 2013), 528 pages.

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