Chronique – Warbreaker, Brandon Sanderson

Il y a des auteurs avec lesquels on est jamais déçu, et Brandon Sanderson est de ceux-là. Il y a certes un côté recette bien rodée, mais il sait nous surprendre à chaque fois, avec suffisamment d’originalité dans la constance. J’avoue avoir aussi une relation un peu ambiguë avec l’auteur, celle du lecteur angoissé qui prend de l’âge et qui réalise qu’il n’aura jamais le temps de tout lire, et qui de surcroit voit sa mémoire devenir celle d’un poisson rouge atteint d’Alzheimer.

Warbreaker fait partie de sa Grande Œuvre, le Cosmère, mais reste surtout un one shot. J’ai de nouveau été fasciné par ses talents de world building toujours orientés très High Fantasymy bad pour tous ces anglicismes – mais qui n’écrase par ses personnages, avec toutefois une pointe de déception quant à la maitrise du rythme de cette brique de quasi 1000 pages.

Sanderson construit toujours ses univers en partant de la même base : la manière dont la magie y fonctionne ; dans Warbreaker, ce sont les Souffles qui en sont le cœur. C’est assez simple, chaque individu est doté de l’un d’eux à la naissance, et celui-ci parait semblable à l’âme en tant qu’étincelle de vie, tout en apportant une petite dimension métaphysique. Sauf que cette étincelle n’est ni indispensable, ni définitivement attachée à quelqu’un : il est possible de la céder – de manière plus ou moins volontaire – à autrui. Celui qui le perd ou cède devient un Morne et semble alors un peu moins vivant, avec des émotions moins intense, comme plus fade ; à l’inverse, celui en récupère plusieurs – et parfois beaucoup – gagne des Elévations et semble plus intense, plus puissant. Visuellement, cela se voit puisqu’aux Souffles sont liés les couleurs, qui gagnent en nuances et intensité avec leurs porteurs : c’est la magie biochromatique. Ces Souffles peuvent également être transmis à des objets, qui deviennent comme vivants et donc capables de s’animer et d’exécuter des ordres simples et assez rigoureusement formulés ; durant ce laps de temps, le propriétaire ne dispose plus du ou des Souffles. Enfin, il est également possible de les transférer à des corps de gens qui sont morts, et donc de les ranimer, sans toutefois restaurer à l’identique leur précédente vie.

« La vaste draperie – tissée de fils de laine – inspira quelques centaines de Souffles qu’il portait. Elle ne possédait pas forme humaine et elle était de taille massive, mais Vasher disposait à présent d’assez de Souffles pour se permettre de les consacrer à des Eveils aussi extravagants.
La tapisserie se tortilla, soudain vivante, et forma une main qui se saisit de Vasher. Comme toujours, l’Eveil tentait d’imiter une forme humaine – en étudiant de près les mouvements et ondulations de l’étoffe, Vasher distinguait les contours de muscles et même de veines. Ils n ‘étaient pas nécessaires : c’était le Souffle qui animait le tissu, et aucun muscle n’était nécessaire pour le faire bouger. »

De ce contexte magique, l’auteur en tire les conséquences possibles pour imaginer habitants et civilisations. Hallandren est la plus puissante d’entre elles, ayant embrassé le Souffle et son potentiel : il s’agit désormais d’un royaume prospère, donc l’aura et certains aspects décadents n’est pas sans rappeler Rome. Le royaume d’Idris quant à lui est bien plus rural, niché au sein d’une montagne dont il est un point de passage stratégique, et surtout à la mentalité beaucoup circonspecte – hostile en réalité – vis-à-vis de cette magie assimilée à une perversion. La civilisation avancée et prospère contre les bourrus arriérés conservateurs en somme. Siri, princesse d’Idris est envoyée par son père pour épousée de Dieu-roi d’Hallendren, considéré comme tel car possédant un nombre incalculable – infini ? – de Souffles. Le livre avoisinant les 1000 pages, c’est évidemment un roman choral et je ne vous ferai pas l’inventaire des protagonistes. Toute la palette de caractères, d’origines sociales, de traits de caractères est représentée et nul doute que vous aurez votre chouchou, ou au contraire un personnage que vous détesterez. Attendez-vous à des surprises car, et c’est une force de Sanderson, certains évoluent, parfois de manière très surprenante : il y des éléments de chocs culturels. Ici, ce sont souvent des personnages de premier plan et dont les actions peuvent être de nature à faire basculer des royaumes : attendez vous à de la Geopolitic-Fantasy.

« Je comprends bien que vous avez l’habitude d’être quelqu’un d’extrêmement important. En réalité, vous l’êtes toujours autant – voire davantage. Vous êtes nettement supérieure à moi-même ainsi qu’à ces autres gens. Cependant, aussi supérieure puissiez-vous être par rapport à nous, le Dieu-Roi l’est encore davantage par rapport à vous.
Son Immortelle Majesté est… unique. Les doctrines nous enseignent que la terre elle-même est indigne de lui. Il a atteint la transcendance avant d’être né, mais il a ensuite été rappelé pour apporter à son peuple ses bienfaits et visions. Vous allez vous voir accorder une confiance particulière. Veuillez ne pas la trahir – et par pitié, veuillez ne pas provoquer sa colère. Comprenez-vous ? »

Même s’il y a quasiment unité de lieu, le contexte en arrière plan est particulièrement vaste, à la fois en terme spatial mais aussi historique. Cela permet au romancier de brasser de nombreux thèmes, dont le plus important est sûrement celui du pouvoir. Dans Warbreaker, il se transmet littéralement, avec les souffles : vol – ou extorsion plutôt – ou achats sont des possibilités. Le royaume de Hallandren est ainsi une véritable théocratie, où des Dieux porteurs de souffles marchent parmi les mortels, le Dieu-roi étant au sommet de leur hiérarchie. Dans un tel système, le rôle de la religion, des prêtres ou des cérémonies est un des piliers du fonctionnement politique et social. Le Dieu Chanteflamme est un personnage que j’ai particulièrement apprécié : un dieu qui ne désire pas l’être ; et même si comme les autres protagonistes, il est un peu horripilant au début, il gagne en profondeur. Sanderson articule tous ces composants pour déployer son histoire et propos et c’est peut-être, pour moi, une des limites du texte. C’est dense, très dense, avec des scènes où des personnages qui ne servent peut-être qu’à l’exposition et à la présentation des enjeux, davantage qu’à l’intrigue à proprement parler. Donc c’est parfois lent, même si ça reste intéressant, avec surtout une accélération brutale à la fin du récit, comme si l’auteur avait enfin regardé son nombre de pages déjà écrites et c’était dit qu’il était temps de clore. C’est d’autant plus regrettable qu’il y a quelques twists, un surtout, qui donnent des coups de fouet au récit. C’est une version mise à jour par l’auteur mais je ne sais pas s’il y a un lien, ou si c’était pire avant.

Warbreaker est un roman de High Fantasy comme Sanderson sait les écrire. Et si j’aurais volontiers coupé 20% du pavé, cela reste un roman addictif et qui propose une approche du pouvoir et de la puissance très intéressante.

Vous aimerez si vous aimez les gros pavés de Fantasy, la High Fantasy, Brandon Sanderson. Au choix.

Les

  • De très gros problèmes de rythme
  • Un complot trop complexe pour être totalement crédible

Les +

  • Une belle galerie de personnages, qui savent évoluer
  • Un World Building toujours vertigineux
  • Se lit tout seul

Extraits choisis de Warbreaker sur la blogosphère : Une excellente lecture pour Lianne, grande lectrice du Cosmere ; un peu de longueurs aux Blablas de Tachan

Résumé éditeur

Voici l’histoire de deux sœurs : Siri, une jeune fille rebelle envoyée par son père pour épouser le tyrannique Dieu-Roi, et Vivenna, qui va tenter de la sauver de son sort. C’est aussi l’histoire de Chanteflamme, un autre dieu qui n’aime pas son travail, celle de Vasher, un immortel qui essaie de réparer les erreurs qu’il a commises autrefois, et de Saignenuit, sa mystérieuse épée. Dans leur monde, celui qui meurt auréolé de gloire devient un dieu et vit dans le panthéon du royaume d’Hallandren. C’est un monde transformé par la magie biochromatique, la magie du Souffle. Un Souffle qu’on ne récupère définitivement que sur un individu à la fois… 

Warbreaker de Brandon Sanderson, traduction de Mélanie Fazi, illustration de Sam Green, aux éditions Livre de poche (2024 pour cette édition révisée, première parution VF 2012 , parution VO en 2009), 992 pages.

6 commentaires sur “Chronique – Warbreaker, Brandon Sanderson

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  1. Merci pour la mise en avant. Je t’avoue que j’avais un petit peu oublié le contenu de ce roman de Sanderson en kouign-amann de son action toujours aussi visuelle et bien dosée… il faudra un jour que je revienne vers l’auteur avec son Roshar mais j’appréhende de ne pas pouvoir enchaîner les tomes et de me perdre ^^’

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