Samedi BD – Tower Dungeon, Tsutomu Nihei

Il suffit de peu de choses pour qu’un manga – ou un livre en général – reste bien sagement dans un rayon du magasin, ou arrive sur une étagère du domicile. De prime abord, Tower Dungeon aurait dû connaitre le premier destin car le pitch m’intéressait peu : roliste de longue date, je le trouve finalement grotesque, ou du moins peu crédible, en partie de jdr, et j’ai donc encore moins envie de voir des donjons dans mes lectures. La réputation de l’auteur aurait pu également jouer car j’ai découvert en préparant ce papier qu’il n’en est pas à son coup d’essai et qu’il a une fan base solide. Sauf que c’était un inconnu pour moi

Il suffit finalement d’une chronique pour donner sa chance à une histoire, et je vous invite à lire celle de Marc. Pour ma part, Tower Dungeon est un seinen qui a su me séduire car en dépit d’un contexte à priori très classique, j’en ai apprécié l’esthétique et la patte graphique, et surtout les promesses weird qu’il dégage.

Les mangakas semblent fascinés par les univers de jeu de rôle, à la sauce médiévale fantastique (fantasy est en réalité le terme adapté). L’obsession quantitative et hiérarchique épouse à merveille les concepts hérités de Donjons et Dragons, entre niveaux, facteurs de difficulté ou classes de personnages. Intriqués à la culture ludique nippone et à leurs productions médiatiques, cela a notamment accouché du genre Isekai où un personnage réel se retrouve téléporté ou réincarné dans un monde de jdr, version jeu vidéo. Même si Tower Dungeon n’appartient pas à cette catégorie, il reprend tous les éléments – voire clichés – hérités de l’ancêtre étatsunien édité chez TSR : un groupe avec des classes de personnages bien caractéristiques – jeu de mot inside – : guerrier, archer, magicien…, dont le look et l’aura qu’ils dégagent témoignent d’une solide expérience, des sortilèges codifiés, et des ennemis aux faiblesses bien identifiées, qui pourraient être répertoriés dans une encyclopédie – qui a dit Monster Manual au fond ? Nihei pousse le côté rétro encore plus loin, avec une intrigue digne d’une chanson médiévale, d’un conte ou d’un Super Mario/Zelda/Saint Seiya – j’arrête la liste, sous peine d’y être encore dans trois jours -, à savoir l’enlèvement de la princesse, ici par un nécromancien (normalement un magicien dont le domaine de compétence est la mort, pas juste un gars maléfique).

Un auteur qui a de la bouteille comme Tsutomu Nihei ne se lance pas dans un type d’univers si stéréotypé sans raisons. Le titre du manga est un premier indice du potentiel contenu dans ce choix. En effet, un donjon est classiquement et historiquement une tour… mais dans Tower Dungeon c’est une tour vertigineuse, haute de 100 étages – on retrouve ici l’appétence pour les niveaux et la hiérarchie – ce qui permet à l’auteur de s’en donner à cœur joie en dessinant son architecture, entre colonnes, escaliers, effets de perspective… Le mangaka déploie tout son talent pour nous faire ressentir cet effet de profondeur et de hauteur ainsi que le vertige qui en découle, celle-ci étant suspendue de surcroit. En fouillant sur le net, j’ai découvert qu’il était comme obsédé par les structures gigantesques, qu’il avait déjà mises en scène dans des récits de SF. J’ai également apprécié le chara design des personnages, qui doivent exprimer une forme de puissance et ne pas être écrasés – du moins pas totalement – par la monumentalité des décors. Le trait est parfois un peu trop flou pour moi, d’autant plus que l’auteur ne leur a pas donné les looks extravagants que l’on retrouve parfois et qui permettent de différencier les personnages – vous savez, les persos de shonen toujours habillés avec les mêmes sapes pendant plusieurs dizaines de volumes – ce qui a rendu la lecture parfois un peu laborieuse, l’action me paraissant confuse. De loin, un personnage blond avec une longue robe noire est un personnage blond… avec une longue robe noire ; heureusement que le héros a les cheveux… noirs.

Néanmoins, ces choix graphiques et l’apparent classicisme permettent à Tsutomu Nihei de donner une ambiance très particulière à Tower Dungeon. Les créatures rencontrées par notre bande de héros ne correspondent pas tout à fait aux clichés du médiéval fantastique. Dès les premières pages, le nécromancien a une allure très particulière, « malaisante » si j’emploie un mot de jeunes. Et quand on gravit les étages, le décalage entre nos connaissances de lectrice ou lecteur et ce que propose l’auteur s’accroit, et tout particulièrement avec le canonique dragon. L’auteur s’approprie l’architecture, le bestiaire, pour créer un réel sentiment de malaise, et nous rappelle peut-être le sens du mot monstre, quand notre imaginaire est déjà saturé par des créatures hors-norme. D’autant plus que quand l’univers commence à s’esquisser – après tout, ce n’est qu’un premier tome – le bizarre et le dérangeant semblent finalement y être davantage la norme que l’exception. Ce qui nous choque semble normal aux protagonistes : soulever seul un énorme rocher, une tour gigantesque qui lévite… Après tout, il s’agit d’un seinen, estampillé dark fantasy, et on sent que Nihei a l’intention de proposer davantage qu’un simple porte/monstre/trésor. Un tome d’introduction qui a donc su me captiver et m’intriguer, en vieux routard parfois blasé – ou condescendant – que je suis. Vivement la suite.

Tower Dungeon peut sembler un titre très – trop – classique si on s’y attarde pas. Pourtant, l’univers proposé par l’auteur parait finalement être plus sombre ou profond. Plus haut plutôt.

Résumé éditeur

Citadelle suspendue attend fermier taciturne…

Un nécromancien maléfique a tué le roi et emporté la princesse dans la titanesque “tour des dragons” ! La garde royale se lance à son secours mais est mise en déroute par les redoutables monstres qui infestent le bâtiment. Les habitants des villages alentour sont alors mobilisés. L’un d’eux est un jeune homme à la force prodigieuse : Yuva, le héros de cette histoire.

Tower Dungeon Tome 1 de Tsutomu Nihei, traduit par Yohan Leclerc, aux éditions Glénat (2025, VO de 2023), 160 pages.

6 commentaires sur “Samedi BD – Tower Dungeon, Tsutomu Nihei

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    1. Tu pointes du doigt une faiblesse de mon blog : je ne parle que de tomes 1 alors que ça mériterait d’y revenir pour voir si j’ai continué et comment ces histoires évoluent 😱

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