Chronique – Barbares, Rich Larson

De Rich Larson , je ne connaissais rien. De Barbares non plus, à part qu’il s’agissait du 48e volume de la collection Une Heure Lumière du Bélial, et que d’après les illustration de couverture et première ligne de quatrième, ça parle de très grosses bestioles qui vivent dans l’espace. Et moi, j’aime les grosses bestioles.

Sur ce postulat, Barbares est une variation du planet opera à la fois moderne et retro. De la pure SF, très organique, au rythme effréné mais dont le titre dévoile un sous-texte politique.

Rich Larson raconte l’exploration d’un cadavre de Nagevide – que j’aime ce terme ! – par un duo de contrebandiers, à la demande d’un autre duo, d’aristocrates cette fois. Dès les premières lignes, nous sommes plongés dans une SF organique, entre la carcasse de cette créature aux proportions planétaires, les vaisseaux biologiques, les combinaisons spatiales cuvetivés… En passant, mention spéciale à Pierre-Paul Duratansti (que j’avais un peu questionné ici) qui a probablement oscillé entre difficulté et amusement en traduisant le texte. On retrouve ici la grande panoplie de la SF, entre armes diverses et variées, modifications génétiques ou autres – le roman lorgne aussi sur le biopunk -, et surtout toute une faune qui vit sur le Nagevide, ou du moins qui essaie de survivre ou s’adapter à la décomposition du corps. Barbares est donc un texte dense à ce niveau, tant en terme d’idées que de néologismes – jamais mon traitement de texte ne m’aura souligné autant de mots par des vagues rouges -, et s’adresse donc aux afficionados du genre, déjà rompu à ces lectures. De l’univers, on ne sait finalement pas grand chose, tant il est esquissé, mais on arrive à deviner un monde quasi dystopique, où une poignée de privilégiés utilisent le vaste univers comme terrain de jeu. Il y a quelques mots seulement sur les Nagevides, dont la complexité, et la présence de certaines fioritures, évoquent une création par une espèce aujourd’hui absente.

« C’est le matériel crucial : une couche d’exosquelette, noire au lustre violet huileux, brûlées aux électrons pour fusionner les molécules de surface et obtenir l’étanchéité. Pas d’échanges de gaz, aucune pénétration microbienne, et ça repousse même le plus gros des radiations.
Le vaisseau en a cuvetivé une autre, parce que j’ai oublié de lui dire le contraire. Tandis que la mienne se referme sur moi, je fixe la tenue inoccupée à mes côtés. L’espace d’un battement de cœur, mes rétines y dépeignent Hilleborg, ses épaules osseuses et ses membres raides comme des piquets.
Sauf qu’ils ont disparu, comme tout ce qui se situait en dessous de la quatrième vertèbre, balancés au biorecycleur de la prison dérivante pour faire de la pâtée. L’image me soulève l’estomac et je ravale une tasse de bile. Vomir, c’est déjà naze en agrav, et atroce dans une nanocotte scellée. »

La novella se dévore, le texte est court et nerveux : Rich Larson est un auteur généreux. Le Nagevide est un territoire à explorer, et l’auteur met en place une ambiance qui n’est donc pas sans rappeler les pulps. Les péripéties se multiplient, d’abord impliquant la faune et la flore – oui oui – endogène, pour être de plus en plus dangereuses et dévoiler petit à petit l’intrigue et le secret des lieux. L’auteur convoque de nombreux classiques des romans d’aventures comme les glissades et chutes sans fin, puis les caveaux, voire les sacrifices. Quand Jules Vernes rencontre Indiana Jones dans l’espace, cela donne un texte que Lucas et Spielberg ne rechigneraient pas à adapter. Même les arrivées sont théâtrales, à base d’explosions, de fumée et de juste à temps ; quant aux antagonistes, ils ressemblent furieusement à des vilains, mais gagnent ensuite en profondeur. La structure même de Barbares contribue au fond : des chapitres efficaces, des moments d’exploration, des révélations, l’annonce de la péripétie en toute fin – fondu au noir littéraire – puis la résolution, toujours maligne, alors que les menaces sont disproportionnées.

« Mon frisson de malaise s’intensifie lorsque j’entends un cliquetis de visières entrechoquées. Hilly et moi, on est pas les seuls en conciliabule. Les deux jumeaux se penchent l’un vers l’autre, leurs casques en contact, le front plissé, les lèvres remuantes.
Puis ils se tournent vers moi, la mâchoire serrée, les yeux brillants de détermination, et Hilly a toujours raison, hein.
« Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je sur le réseau vocal, résignée.
– Je crains que nous n’ayons pas été tout à fait francs sur la véritable nature de cette expédition », dit X.
C’est alors que le gueule-de-rasoir s’invite. »

Barbares n’est pas qu’un body opera un peu déjanté – ce qui suffirait, tant il le fait bien -, c’est aussi un texte qui contient des éléments politiques, distillés par le contexte et les personnages. Concernant ces derniers, c’est le choc des classes entre les jumeaux qui pratiquent leur jeu décadent et le duo de contrebandiers, un brin loosers, prêts à tout ou presque pour arrondir leurs fins de mois. Les deux binômes fonctionnent en miroir, l’un fusionnel et l’autre au bord de l’explosion, et évoluent ou de se dévoilent en affrontant les obstacles ; la relation de confiance est un des thèmes au cœur de la novella. Le rapport à la chair est également central en questionnant le lien entre vie et corps, dans un univers où les limites physiques sont largement transcendées. L’enjeu est incarné, de manière burlesque et acide – le premier chapitre est un concentré ! – dans le personnage d’Hilly, jugé après un coup qui a mal tourné (la fameuse lutte des casses) et condamné à être réduit à une tête, retour inversé de la décollation de l’ancien régime : Rich Larson aime jouer avec les symboles. L’action, la découverte et l’évolution des personnages sont les ingrédients d’un texte qu’on ne lâche pas.

Le mot de Barbares se glisse subtilement au détour d’un page et pose une pierre à l’édifice d’un des chantiers les plus classiques de la littérature : qui sont les barbares ? La SF, par son pas de côté, est maître d’œuvre.

Vous aimerez si vous aimez la SF qui fait pif paf, boum, sproutch.

Les +

  • Rythmé, nerveux, généreux
  • Un équilibre entre burlesque et tragique
  • Une traduction qui n’a sûrement pas été de tout repos… mais probablement amusante

Les –

  • Une fin qui pourrait en laisser sur leur faim (moi non)

Barbares sur la blogosphère : Anudar soulève les questions et énigmes, Alias recommande ce petit bouquin.

Résumé éditeur

Un nagevide, une créature titanesque qui parcourt l’espace profond au gré des vents cosmiques. Sauf que celui-ci est mort, réduit à l’état de carcasse en décomposition capturée par la gravité d’une géante gazeuse orange et violette, un chaos instable de chairs boursouflées grouillant de créatures parasites aussi létales que fascinantes. De quoi éveiller l’intérêt de Yanna et Hilleborg, contrebandiers en mal de fortune embauchés par deux jumeaux aussi fusionnels que richissimes pour explorer la bête. Yan, qui a grandi sur un nagevide et connaît leur écologie par cœur. Hilly, dont ne subsiste que la tête après un séjour forcé dans une prison dérivante… Un attelage étonnant pour une expédition qui ne l’est pas moins, et qui pourrait rapidement virer au cauchemar. D’autant que le corps du nagevide abrite un secret, et qu’il n’est pas le seul…

Barbares de Rich Larson, traduit par Pierre-Paul Durastanti, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Bélial, collection Une Heure Lumière (2023), 112 pages.

13 commentaires sur “Chronique – Barbares, Rich Larson

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  1. Malgré plein de petits éléments faits pour me plaire comme le côté organique de cette histoire, je suis restée un pied en dehors. Je m’attendais à quelque chose de plus profond après qu’on m’ait tant loué l’auteur, mais je n’ai vu que le divertissement ici. Du coup, j’ai passé un bon moment mais il m’a manqué quelque chose ^^!

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    1. Je crois que je n’ai pas trouvé ce texte novateur. Juste un prolongement, une synthèse de ce qui existe mais mené avec talent. Mais tu suscites ma curiosité vers d’autres écrits du bonhomme.

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