Chronique – La tragique affaire de l’ambassadeur martien et Simulacres martiens, Eric Brown

J’ouvre une semaine « Wells sans Wells » sur le blog, et plus particulièrement à la source d’inspiration qu’il a été dès qu’il s’agit d’évoquer la guerre avec Mars. Double paradoxe : de Wells, je n’ai lu « que » La machine à explorer le temps (pour la petite histoire, j’étais en classe de cinquième : il s’agit de mon premier roman de SF) ; et les livres dont je vais parler ne sont pas tout à fait sans Wells, tant l’auteur semble provoquer la tentation de la mise en abyme.

Je commence d’abord par Eric Brown, qui imagine un Holmes qui évoluerait dans un contexte post guerre des mondes. Les amis du Belial sont fourbes (en même temps, Belial…) et ont d’abord proposé une nouvelle, La tragique affaire de l’ambassadeur martien, dans le Bifrost 105, pour mettre l’eau à la bouche. Le texte fonctionne comme une sorte de prélude à Simulacres martiens mais les deux écrits sont totalement autonomes. Au programme : aventure pulp, pastiche référencé et soupçon de féminisme.

Adosser Holmes à un autre univers littéraire célèbre n’est plus une idée originale. On se rappellera par exemple de la collision entre l’univers du détective et celui des tentacules du mythe de Cthulhu écrit par James Lovegrove dans les dossiers éponymes. Le tout est de trouver le ton juste car Holmes est un personnage puissant et il faut lui opposer un antagonisme à sa taille, sans diminuer l’aura de celui-ci. Eric Brown décide donc de faire évoluer Holmes dans un contexte post Guerre des mondes. Certes, les Martiens ont échoué lors de leur première tentative, mais ils ont appris de leurs erreurs et ont finalement choisi la voie de la négociation et la carte des ambassadeurs. La nouvelle introductive reprend la forme assez classique d’une enquête alors que la novella est davantage un récit d’aventure dans la lignée des pulps et de l’âge d’or de la SF. Au programme : voyage vers Mars, complots, kidnappings, espionnage, retournements (nombreux) de situation. L’objectif de Brown est d’écrire une histoire d’action divertissante : inutile de chercher des éléments de SF crédible. Le voyage ne nécessité aucun entrainement particulier, d’ailleurs la base de départ ressemble à un aéroport, quant à la respiration sur une autre planète, elle ne pause aucun problème.

« Je risquai un signe de tête à l’adresse de l’extraterrestre, peu soucieux d’imiter le salut de Holmes et d’empoigner le tentacule visqueux. Gruvlax-Xenxa-Schmee, je l’espérais, ne prendrait pas ombrage de ce manquement perceptible à l’étiquette. C’était après tout le vice-ambassadeur de Mars en Grande-Bretagne, un VIA, Very Important Alien. »

Le tout est clairement une parodie, mais écrite avec beaucoup d’amour les œuvres originelles. On retrouve tous les gimmicks de Doyle, notamment au niveau des lieux, du schéma narratif et surtout de la relation Holmes/Watson. Il est possible que certaines références m’aient échappé, connaissant essentiellement les aventures du détective par les nombreuses adaptations audiovisuelles. Surtout, il y a de très nombreuses mise en abyme. Dans la nouvelle, Wells est un personnage à part entière du récit et il envisage d’écrire de la fiction ; dans la novella, Holmes croise un autre personnage de Doyle, Challenger du Monde perdu (point de dinosaures ici, mais avec les Martiens, il s’agit d’un autre pilier pulp) et un personnage arbore une pancarte avec un slogan qui n’est rien d’autre qu’un titre de roman d’un auteur homonyme… La parodie se retrouve aussi dans les ficelles qu’utilise l’auteur : il est possible de se déguiser en martien et de ne pas se faire démasquer et le plan des vilains est digne d’un film de série B. Mission impossible et James Bond ne sont pas très loin.

« Je dépassais le tripode et continuai vers Speaker’s Corner.
Là, une manifestation était en cours, aussi ralentis-je le pas pour observer la foule croissante et l’estrade des orateurs – sur laquelle se tenait cinq hommes et femmes. Au-dessus d’eux, une banderole proclamait : « La Terre aux Terriens ! Libérez la Terre ! » Je remarquai des manifestants portant des pancartes artisanales revêtues de slogans tels que « Martiens Go Home ! » et « Halte à la Tyrannie ! » »

Néanmoins, Brown reprend les clichés des aventures de Holmes, de la SF retro et des pulp sans oublier d’ajouter une touche de modernité. D’une part, on retrouve la critique de l’impérialisme britannique que Wells intégrait déjà à son roman. La description de manifestations de militants britanniques contre l’envahisseur martien met en scène un renversement de la situation de l’empire britannique vis à vis de ses colonies. Les nouvelles méthodes martiennes reprennent aussi les méthodes alternatives au conflit direct, comme par exemple la diffusion de connaissances scientifiques, de collusion avec les dirigeants, forme de soft power avant l’heure. Brown évite aussi d’essentialiser les Martiens, en les dotant d’une histoire, d’une géographie, de clivages politiques voire d’aires culturelles différentes. Enfin, il s’amuse et détourne les codes du genre car le rôle le plus intéressant de la novella est féminin. Le love interest de Watson, même si son écriture n’est pas exempt de maladresses, est la vraie tête pensante du récit et celle qui sauvera nos deux héros, loin de la belle ingénue à délivrer. Simulacres martiens tient donc toutes les promesses de sa couverture et de son titre : de l’action rétro sur Mars, mais avec de subtiles touches modernes, le tout au service de joli(s) clin(s) d’œil !

Vous aimerez si vous aimez Holmes, les Martiens et les trucs funs.

Les +

  • Le postulat de base
  • On sent la passion de Brown pour ces œuvres
  • Fun et efficace

Les –

  • Holmes et Watson peut-être trop passifs dans la novella
  • L’impression de ne lire que le premier tiers d’une histoire plus vaste

Simulacres martiens sur la blogosphère : Xapur est d’accord avec moi, il a donc du goût ; Tachan a donc bon goût aussi.

Résumé éditeur

Londres, 1907. Dix ans après la reddition terrienne.
Alors que l’humanité vit sous la férule de ses conquérants, Gruvlax-Xenxa-Schmee, vice-ambassadeur de Mars en Grande-Bretagne, vient frapper à la porte du 221b, Baker Street. Il faut dire que l’affaire est d’importance, et quand les maîtres de la Terre vous réclament, se dérober n’est pas une option. Ainsi le docteur Watson et le plus célèbre des enquêteurs humains, Sherlock Holmes, se trouvent-ils propulsés au sein d’une enquête épineuse, dans les méandres désertiques de la Planète Rouge, avec pour compagnon nul autre que l’impétueux professeur Challenger. Leur mission ? Résoudre une énigme improbable et assurer la paix entre les mondes. À moins qu’un terrifiant secret ne se dissimule derrière les intentions prétendument louables des nouveaux seigneurs de la Terre. Car après tout, sur Mars, les apparences peuvent s’avérer trompeuses…

Simulacres martiens de Eric Brown, traduction de Michel Pagel, couverture d’Aurélien Police, aux éditions Le Belial, collection Une Heure Lumière (parution vo en 2018 – présente édition en 2022), 136 pages.

8 commentaires sur “Chronique – La tragique affaire de l’ambassadeur martien et Simulacres martiens, Eric Brown

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